Le prétexte

En hommage à Raymond Queneau, la blogosphère présente une version remixée des fameux EXERCICES DE STYLE. Un projet piloté par Clarence L'inspecteur, en collaboration avec du monde qu'il a déjà vu et du monde qu'il n'a jamais vu. N'importe qui peut participer et prendre en charge une version/contrainte. Il s'agit d'abord de la réclamer, de l'écrire, et de la publier sur son propre blogue. Elle se retrouvera finalement ici, avec un lien en indiquant la provenance. Pour réclamer une version, laissez un commentaire ici ou écrivez à l'adresse suivante: clarencelinspecteur@yahoo.ca

jeudi 7 avril 2011

60. ODE

Dans le métro
boulot
dodo
qui dort
qui dîne
qui a bonne mine
un homme au trot
un homme en trop
entrant, courant
entre en courant
entre deux portes
coincée sa glotte
pincé de l'aorte
tel un cloporte
tiré de la sorte
il s'humilie
on l'humilie
sans homélie
l'homme est lié
l'homme est vexé
l'homme s'est poussé:
"j'ai pas la peste"
une fille, du ruste
une fille, du raste
une fille, du reste
chante avec zest
une chanson de geste

Dans la bibli
f-i-fi
n-i-ni
cactus
fétus
motus
et bouches
cousues
goulues
têtues
j'ai la berlue 
le m'as-tu-vu
assis bancal
lit un journal
qu'est pas en joual
quand on l'appelle
tonnerre de Brel:
"fuck c'est mon cell"
une japonaise
une japonette
une japobelle
pogne la bébelle
pis le mensuel
d'un coup de truelle
lui flanque une crampe
pré-menstruelle

Clarence L'inspecteur 

lundi 4 avril 2011

59. TÉLÉGRAPHIQUE

MÉTRO BERRI 17H LIGNE ORANGE DIRECTION MONTMORENCY STOP HOMME PRESSÉ ENTRE DANS WAGON STOP CRAVATE PRISE DANS PORTE STOP FEMME RIT DE LUI STOP HOMME SE FACHE ET GESTICULE STOP STATION SUIVANTE HOMME DESCEND DU WAGON STOP FEMME ECOUTE MAINTENANT SON IPOD STOP  DEUX HEURES PLUS TARD STOP HOMME A LA BIBLIOTHEQUE STOP  FEUILLETTE UN JOURNAL STOP CELLULAIRE SONNE STOP ASIATIQUE OFFUSQUEE LE FRAPPE STOP FIN DE LA TRANSMISSION


Ma mère

dimanche 3 avril 2011

58. AUDITIF

Les tourniquets bippent et cliquètent, vomissant en petits rots la horde piétinante et babillante de passagers. La rumeur de pas et de mots s’intensifie, les étoffes se frottent, les éclats de voix sont assourdis alors qu’un soufflement de ventilateur annonce l’arrivée du métro. Les portes claquent comme le couperet de la guillotine sur le cou du condamné et déversent et ravalent leur lot de voyageurs. Un crissement froid de pantalons en matière synthétique et un claquement de semelles en caoutchouc s’approchent à toute vitesse du wagon alors que la voix désincarnée de la STM en personne ordonne de libérer les portes. L’homme se glisse entre celles-ci, lâchant malgré lui un cri d’effort pathétique. Chonk!

Soufflant comme un marathonien en fin d’épreuve, il tire sur sa cravate restée prise entre les deux portes, tel un contrebassiste jazz tentant d’atteindre le it. Une mélodie joyeuse s’élève des lèvres d’une jeune flûte traversière. L’homme grogne et vocifère de sa voix nasale contre la ricaneuse, mais il ne réussit ridiculement qu’à provoquer davantage de glougloutements chez elle. « Station Sherbrooke », déclare fièrement la STM. Bruyamment, ostentatoirement, l’homme sort en crissant des pantalons, et la petite flûte remet sur ses oreilles des écouteurs, desquels s’échappe un arrangement de guitares distortionnées, de batterie enragée et de voix lacérantes, reproduites presque silencieusement entre ses lèvres.

Cent-vingt tics d’une horloge plus tard, mes oreilles captent à nouveau le crisseur, occupé à feuilleter sonorement un journal à la béaennecul. La neuvième symphonie de Beethoven version boîte de conserve monte en crescendo de sa poche. Presque au même moment, une petite main de tailleuse chinoise fend l’air tel un sabre japonais et s’abat avec un bruit sourd derrière sa tête. Le choc de son cerveau contre sa boîte crânienne a pu être entendu à quelques centimètres à la ronde.

vendredi 1 avril 2011

57. VISUEL

Je pense aux montres molles de Dali. Le temps s'écoule comme une fuite d'eau, dans ce métro bondé. Je m'évade en regardant le grand vitrail qui surplombe les rames, avec ces grands pans colorés d'un rouge sanglant. Ses personnages m'effraient toujours un peu: ils semblent tout droit sortis d'un espace-temps futuriste et, en même temps, médiévalesque.

Le métro arrive et j'embarque dans le wagon qui s'ouvre devant moi. J'ai toujours cette image qui me revient en tête en entrant dans le métro, que Christian Mistral décrit dans un de ses romans: celle de tous ces passagers - et moi-même - enfermés dans le compartiment qui se scellerait automatiquement, aussitôt entrés, pris en otage par un artiste contemporain - qui nous laisserait crever et s'entretuer dans cette prison installée au musée pour la cause - , au nom de l'art. Je frissonne et tente d'oublier ces visions lugubres.

Les portes se ferment alors sur un homme qui, en plus d'être retardataire, est malchanceux. Sa cravate est prise dans les portes du wagon. L'image est si drôle, j'aimerais prendre une photo. Je n'ai rien pour ce faire, alors le cliché demeure simplement imprégné dans ma tête. Surtout qu'il gesticule, agitant les pans de sa veste brune aux coudes patchés - ces vieilles vestes des années 70 -, et qu'il donne des coups de pieds rageurs dans les portes, abîmant ses espadrilles blanches qui se couvrent tranquillement de stries grises. Tout le compartiment le regarde. Une demoiselle donne l'impression d'avoir vu une série de toile d'Élisabetta Fantone, car elle rit franchement. L'homme ne partage pas son avis car, la cravate toujours prise, il vocifère après celle-ci. Elle le regarde avec un air de pitié. Elle me rappelle ma tête après avoir vu les clowns pathétiques de Muriel Millard. Et sa tête à lui, me fait penser au Cri de Munch: l'homme au bord du désespoir. Heureusement, il descend à la station suivante, ce qui le libère des portes maudites et aussi des regards amusés de tous les passagers. Il fuit pratiquement, nous abandonnant tous avec une image rigolote pour égayer la journée. La jeune demoiselle, qui ressemble étrangement à cette jeune femme, la Maja vêtue, portraiturée par Goya, ne se souci déjà plus de lui et fredonne doucement, son lecteur mp3 rose fluo à la main.

2 heures plus tard, par un hasard inouï, je croise à nouveau l'homme à la cravate. Il est, tout comme moi, à la bibliothèque et feuillette la section Arts d'un journal français. Il y a des photos de toiles, de sculptures et de gens dans un vernissage. Alors que j'hésite à poursuivre ma lecture par-dessus son épaule, son cellulaire émet une sonnerie stridente qui réveillerait d'entre les morts Marat, assassiné dans son bain, une scène peinte avec tant de minutie par Jacques-Louis David. Sa voisine de lecture émet un hoquet offusqué et le foudroie du regard. Qu'il ne voit pas, puisqu'il tente d'éteindre son téléphone qui sonne de plus en plus fort. La femme, une belle étrangère aux traits polynésiens - dont Gauguin aurait certainement tiré un sensuel portrait - , se lève et le frappe sur la joue droite. Un magnifique rouge carmin apparaît alors sur son visage. Et la femme, gênée de ce brusque accès de rage, est, quant à elle, plutôt blanche coquille d'œuf. Il s'agit là d'un bien beau tableau et je quitte en catimini, emportant avec moi une série fascinante d'images collectées ça et là depuis le matin.