Le prétexte

En hommage à Raymond Queneau, la blogosphère présente une version remixée des fameux EXERCICES DE STYLE. Un projet piloté par Clarence L'inspecteur, en collaboration avec du monde qu'il a déjà vu et du monde qu'il n'a jamais vu. N'importe qui peut participer et prendre en charge une version/contrainte. Il s'agit d'abord de la réclamer, de l'écrire, et de la publier sur son propre blogue. Elle se retrouvera finalement ici, avec un lien en indiquant la provenance. Pour réclamer une version, laissez un commentaire ici ou écrivez à l'adresse suivante: clarencelinspecteur@yahoo.ca

vendredi 1 avril 2011

57. VISUEL

Je pense aux montres molles de Dali. Le temps s'écoule comme une fuite d'eau, dans ce métro bondé. Je m'évade en regardant le grand vitrail qui surplombe les rames, avec ces grands pans colorés d'un rouge sanglant. Ses personnages m'effraient toujours un peu: ils semblent tout droit sortis d'un espace-temps futuriste et, en même temps, médiévalesque.

Le métro arrive et j'embarque dans le wagon qui s'ouvre devant moi. J'ai toujours cette image qui me revient en tête en entrant dans le métro, que Christian Mistral décrit dans un de ses romans: celle de tous ces passagers - et moi-même - enfermés dans le compartiment qui se scellerait automatiquement, aussitôt entrés, pris en otage par un artiste contemporain - qui nous laisserait crever et s'entretuer dans cette prison installée au musée pour la cause - , au nom de l'art. Je frissonne et tente d'oublier ces visions lugubres.

Les portes se ferment alors sur un homme qui, en plus d'être retardataire, est malchanceux. Sa cravate est prise dans les portes du wagon. L'image est si drôle, j'aimerais prendre une photo. Je n'ai rien pour ce faire, alors le cliché demeure simplement imprégné dans ma tête. Surtout qu'il gesticule, agitant les pans de sa veste brune aux coudes patchés - ces vieilles vestes des années 70 -, et qu'il donne des coups de pieds rageurs dans les portes, abîmant ses espadrilles blanches qui se couvrent tranquillement de stries grises. Tout le compartiment le regarde. Une demoiselle donne l'impression d'avoir vu une série de toile d'Élisabetta Fantone, car elle rit franchement. L'homme ne partage pas son avis car, la cravate toujours prise, il vocifère après celle-ci. Elle le regarde avec un air de pitié. Elle me rappelle ma tête après avoir vu les clowns pathétiques de Muriel Millard. Et sa tête à lui, me fait penser au Cri de Munch: l'homme au bord du désespoir. Heureusement, il descend à la station suivante, ce qui le libère des portes maudites et aussi des regards amusés de tous les passagers. Il fuit pratiquement, nous abandonnant tous avec une image rigolote pour égayer la journée. La jeune demoiselle, qui ressemble étrangement à cette jeune femme, la Maja vêtue, portraiturée par Goya, ne se souci déjà plus de lui et fredonne doucement, son lecteur mp3 rose fluo à la main.

2 heures plus tard, par un hasard inouï, je croise à nouveau l'homme à la cravate. Il est, tout comme moi, à la bibliothèque et feuillette la section Arts d'un journal français. Il y a des photos de toiles, de sculptures et de gens dans un vernissage. Alors que j'hésite à poursuivre ma lecture par-dessus son épaule, son cellulaire émet une sonnerie stridente qui réveillerait d'entre les morts Marat, assassiné dans son bain, une scène peinte avec tant de minutie par Jacques-Louis David. Sa voisine de lecture émet un hoquet offusqué et le foudroie du regard. Qu'il ne voit pas, puisqu'il tente d'éteindre son téléphone qui sonne de plus en plus fort. La femme, une belle étrangère aux traits polynésiens - dont Gauguin aurait certainement tiré un sensuel portrait - , se lève et le frappe sur la joue droite. Un magnifique rouge carmin apparaît alors sur son visage. Et la femme, gênée de ce brusque accès de rage, est, quant à elle, plutôt blanche coquille d'œuf. Il s'agit là d'un bien beau tableau et je quitte en catimini, emportant avec moi une série fascinante d'images collectées ça et là depuis le matin.

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