Je devais, bien contre mon gré, me rendre vers le nord en prenant le métro. Tout ça parce que l'agent de police, en faisant preuve d'un abus de pouvoir flagrant, m'avait retiré mon permis pour un innocent excès de vitesse dans une zone déserte, et qu'il avait jugé que le ton que je prenais pour me défendre (superbement) contre cette contravention indue et excessive, était, selon lui, "agressif". Agressif? Je dis plutôt "appuyé et fougueux".
Si je me rendais "contre mon gré", c'est bien parce que si vous me demandez mon avis (j'en ai toujours un, n'hésitez pas) on ne devrait jamais se rendre à Laval, mieux, on devrait fermer tous les magasins, relocaliser la population et raser tous les blocs, bungalows, semi-détachés, demi-sous sol et autre horreurs d'une abjection architecturale sidérante. Cette zone sinistrée de la culture, entropie du bon goût, ne méritait certainement pas que je la gracie de ma présence.
Comme je devais m'y rendre pour des raisons professionnelles (à mon avis, il faut bien gagner sa vie), j'avais revêtu un de mes plus beaux vestons, celui de couleur marron qui est absolument indémodable. Parce que la mode, c'est une pure idiotie de toute manière : des tarlouzes cocaïnomanes et leurs armées de putains anorexiques contrôlent, ordonnent, dictent, mettent sur pied une doxa à laquelle des millions de jeunes et moins jeunes, fortunés ou non, doivent se plier pour payer leur obole au Dieu de la "tendance". Peuh! Toutefois, comme j'allais m'enfoncer au coeur du réseau de transport des prolétaires, et risquer, dans ces fourgons à viande urbaine, de salir des souliers quand même trop précieux pour une telle occasion, je revêtais des espadrilles sportives, les classiques "Stan Smith", eux aussi indémodables et toujours à la fine pointe de l'équipement athlétique, quarante ans après leur mise en marché initiale. Les gens qui déboursent des centaines de dollars pour payer le cachet des athlètes commandités par Nike n'ont rien compris.
Mon choix de souliers s'est avéré judicieux, puisque j'ai dû passer en sprint afin d'attraper le wagon avant que les portes ne se referment. J'ai toujours eu une foulée de qualité; j'en veux encore à mon entraîneur d'athlétisme qui m'avait retranché de l'équipe tout juste avant les championnats régionaux, sous un prétexte fallacieux (je n'avais pas le meilleur chrono). Ce que je n'avais pas en vitesse, je le compensais en élégance! À preuve, ce superbe pivot que j'ai effectué en rentrant dans le wagon pour éviter de me flanquer sur le torse des passagers près de la porte, exécuté avec une précision technique remarquable. Mais comme pour me punir d'avoir accompli pareille prouesse supérieure à la moyenne, le sort voulut que ma cravate se retrouvât coincée dans les portes du métro, dont le mécanisme de fermeture a toujours été trop rapide à mon goût.
Ma situation précaire et embarrassante aurait légitimement dû attirer de la compassion et de la pitié à mon égard de la part des autres passagers. Or, au moment même où je songeais pour moi-même que des âmes charitables allaient se mettre à déplorer la situation pénible dans laquelle je me trouvais, j’aperçus du coin de l’œil une jeune, dont les conduits auditifs étaient bouchés par les extrémités d’un de ces gadgets donnant accès à une boulimie de musique numérique, qui pouffait allègrement à la vue du spectacle tragique de mon corps suspendu à une cravate coincée contre mon gré!
Ah, elle pouvait toujours bien rire, cette petite vaurienne, vautrée qu’elle était dans son banc, petite ingrate qui ne pense même pas à offrir sa place aux aînés, plutôt occupée à se faire lobotomiser par les rythmes convenus et mécaniques de la musique débile qu’elle ne manque pas d’écouter, bien qu’elle n’en comprenne ni la pauvreté musicale, ni l’absence de profondeur ou de clarté mélodique, même, bon sang, les paroles sexuées et dégradantes! Ah, que j’aurais aimé l’admonester et lui inculquer un peu de savoir-vivre et d’amour-propre (précisément dans cet ordre), n’eût été de cette impitoyable appendice vestimentaire bloqué par les portes, qui formait un angle droit avec le col de ma chemise et qui ne me permettait pas, à ces yeux de jeune attardée gavée de téléréalité, de réclamer la prestance royale à laquelle je peux toujours souscrire à juste titre et qui aurait été plus que suffisante afin de lui livrer, non, lui enfoncer au fond de la gorge, le fond de ma pensée!
Et puis, au diable le métro et le rendez-vous, songeai-je pour moi-même alors que, arrivé à la station suivante, les infâmes portes qui me tenaient captif relâchèrent leur emprise sur ma cravate et me donnèrent l’occasion de considérer ma prochaine action. Il aurait certainement fallu que je reste un moment de plus dans cet infernal métro, ne serait-ce que pour inculquer un peu de sens dans cette jeune âme damnée qui avait osé prendre plaisir à la vue de mon embarras. Et puis non, mon existence ne devait pas être dilapidée dans de telles actions péremptoires. Je quittai aussitôt le métro, saisissant au passage un fragment d’une chanson baragouinée dans un anglais plus qu’approximatif, émis par la jeune inconsciente s’étant révélée plus vile encore que les tortionnaires portes du métro. Rien ne m’étonnait moins que d’apprendre qu’elle s’adonnait à l’écoute de ce que je reconnaissais du premier coup comme une musique populaire déplorable, peut-être même du hip-hop. J’en étais sûr. Mon jugement ne me trompe jamais.
*
Ça faisait je sais pus combien de temps que j’attendais. Crisse elle est jamais à l’heure; c’est-tu juste moi qui sait encore ce que ça veut dire le mot ponctualité? En plus c’est comme assez frustrant d’attendre quelqu’un dans une bibliothèque, parce que tu peux pas lire, pogné que t’es à tout le temps être en train de vérifier si la personne que tu rencontre est en train d’arriver. Fait chier, y a comme vraiment plein d’affaires à lire icitte.
Dans le fond je devrais p’têtre faire comme le dude habillé tout croche là-bas, juste pogner un magazine ou un hebdomadaire que tu peux lire à coup de paragraphes. Ben, je lirais pas la même affaire que lui, ça a l’air plate en crisse. « Monde Dilomatique » : des articles de fond sur des sujets qui sont tellement loin de nous que si toute la population de ces pays-là pétaient en même temps on le sentirait même pas. Veux-tu ben me dire pourquoi ça m’intéresserait, l’alphabétisation en Ukraine, les prochaines élections au Cambodge ou la culture de l’orge au Nicaragua?
… Voyons, y est ben tache cet estie-là! Y est capable de se payer un veston laitte pis un iPhone mais y vient à la bibliothèque pour lire gratuitement un journal qui coûte 4 piasses? Pis en plus y est MÊME PAS CAPABLE de mettre son cell à off? J’te dis, y a des claques s’a yeules qui se perde, estie…
… Oh! J’ai parlé trop vite! Je sais pas d’où est-ce qu’a sort, elle, mais est solide! Quin, le cass, une mornifle pour ton manque de classe! Fuck! C’est comme le mélange parfait entre Monsieur Myagi et Chuck Norris, mais en femme! Wow!
J’pense que j’vais aller y demander si elle peut être ma grand-mère.
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