N’est-il pas absurde de se retrouver comme ça, jour après jour dans le métro, revivant inlassablement la même scène avec des gens différents, la foule des anonymes qui vaquent à leurs occupations, et en cela semblables à des automates dépourvus de liberté ? Cette scène quotidienne, que nous apprend-elle, sinon la naïveté de ceux qui défendent l’idée selon laquelle l’homme est libre ? La liberté de reproduire le même en étant aveuglé par la ruse et la complexité des appareils idéologiques d’états qui nous réifient est une liberté de pacotille, et l’originalité, en solde chez Urban Outfitters, n’est qu’une mauvaise blague qui accroche pourtant au visage du citoyen le sourire satisfait de celui qui a réussi. Et la cravate de cet homme, prise entre les portes du train, qu’évoque-t-elle sinon la situation du sujet contemporain, lui-même prisonnier dans l’étau de la société consumériste ? Hélas, le monde est un spectacle, une grande fête, et il faut voir dans l’attitude de cette jeune fille qui s’esclaffe devant le malheur de cet homme d’affaire le symptôme d’un mal beaucoup plus profond, enfoui, et qui se traduit de façon empirique par le fou rire cynique que nous déployons tous pour ne pas mourir de tristesse.
La colère de cet homme, disproportionnée, est tout à fait caractéristique du narcissisme qui de tout temps, a fait de la rencontre avec l’Autre l’occasion de se valoriser en se réfugiant derrière l’effet que produit immanquablement une apparence soignée. Celui-ci mérite peut-être les railleries dont il est la victime, après tout. Mais quels critères convoquer pour juger de ce qu’un être mérite ? N’y a-t-il pas là une impossibilité logique, une aporie ? L’homme peut-il penser la situation de l’homme sans que ses idées soient contaminées par les paramètres cognitifs qu’ils souhaitent appréhender ? La philosophie, alors, n’est peut-être rien d’autre qu’un jeu de l’esprit, fondamentalement improductif, bon tout au plus à divertir les âmes errantes qui ne sont aptes à rien d’autre qu’à se complaire dans les jeux de miroirs infinis de l’intellect.
Et si la liberté n’existe pas, si nous sommes des êtres déterminés, ce dont je ne doute pas, il existe néanmoins des hasards qui laissent présager, ou à tout le moins donnent envie de croire qu’il existe un Dieu, un grand moteur, un chef d’orchestre qui s’amuse à nos dépends en tirant quand bon lui semble les ficelles de l’existence. Par exemple, comment expliquer que parmi des milliers d’individus, j’ai rencontré à nouveau cet homme, aujourd’hui, à la bibliothèque, alors que les lois de la probabilité interdisent pratiquement une telle conjoncture ? Et que dire de cet autre hasard qui a fait en sorte que son téléphone mobile sonne précisément au moment où la seule personne de la bibliothèque dotée d’une volonté assez forte pour le punir comme il se doit, cette jeune asiatique, était en train de passer derrière lui ?
Cette question insondable, la rencontre de l’ordre et du chaos, me pousse à me rendre à l’évidence. Il ne me reste plus qu’à sortir fumer une Gitane. Me faire don de ce moment de pure dépense, cette gratuité céleste qui me laisse croire que la vie, après tout, n’est pas si désagréable, car comme l’a écrit Derrida, « S’il y a du don — et surtout si on se donne quelque chose, quelque affect ou quelque plaisir pur, il peut donc avoir un rapport essentiel, au moins symbolique ou emblématique, avec l’autorisation qu’on se donne à fumer. »
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