Le prétexte

En hommage à Raymond Queneau, la blogosphère présente une version remixée des fameux EXERCICES DE STYLE. Un projet piloté par Clarence L'inspecteur, en collaboration avec du monde qu'il a déjà vu et du monde qu'il n'a jamais vu. N'importe qui peut participer et prendre en charge une version/contrainte. Il s'agit d'abord de la réclamer, de l'écrire, et de la publier sur son propre blogue. Elle se retrouvera finalement ici, avec un lien en indiquant la provenance. Pour réclamer une version, laissez un commentaire ici ou écrivez à l'adresse suivante: clarencelinspecteur@yahoo.ca

vendredi 3 juin 2011

87. MÉDICAL

Montréal se fait manger l'intérieur par le long ténia qui le traverse a longueur de journée. Il s'arrête a chaque station, comme un hoquet sans fin. Il fait une pause a Berri-Uqam quelques instants, le temps de prendre dans son wagon un homme pressé qui s'en va a un rendez-vous important a l'hôpital Notre-Dame. En plus de son costume qui lui donne un air rigolo, il porte un masque anti-projection. Il entre de justesse dans le wagon et les portes se referment malheureusement sur sa cravate, le prenant au piège. Le stress s'empare de lui et c'est malencontreux, car son syndrome de Tourette ne s'en trouve qu'exacerbé. Il lance des petits sons stridents et sa coprolalie le prend de plus belle: pute, vache, salope, connerie, va chier, putain, connasse, etc. Sa cravate en prend pour son rhume. Une jeune femme le voit et pouffe de rire: la jeune autiste tient serré son Ipod qu'elle a enfoncé sur ses oreilles. Toute intrusion sonore autre que sa musique la rend totalement insécure. Elle n'entend pas l'homme, mais le voir gesticuler et surtout voir la cravate prise dans les portes la fait bien se marrer. L'homme panique de plus belle en entendant son rire, se sentant plus vulnérable que jamais. Il sent la crise d'asthme venir et sort sa pompe. Il reprend son souffle et tente d'invectiver la jeune fille, mais s'étouffe encore. Il a non seulement aucun crédit, en plus il fait pitié. La jeune femme réalise que son Ipod est presque déchargé et va s'arrêter bientôt. Elle ne s'occupe plus du tout de l'homme, trop occupée a chantonner pour se rassurer.

Plus tard...

L'homme est maintenant rendu a la grande bibliothèque après avoir marché a partir de l'hôpital. On lui a renouvelé ses médicaments et malgré quelques petites angoisses et problèmes mineurs, tout va pour le mieux. Il a oublié l'incident arrivé plus tôt. Il s'installe tranquillement pour lire le Monde Diplomatique quand son cellulaire sonne, lui rappelant de prendre sa médication quotidienne. Une femme asiatique souffrant d'une hyperacousie et assise juste a côté de lui se lève brusquement et lui balance une claque qui, douloureusement, lui rappelle qu'il n'a toujours pas soigné cet abcès qu'il endort depuis des jours avec des analgésiques.

Ma mère était hipster

mercredi 1 juin 2011

90. ZOOLOGIQUE

Dans la jungle berriuqamienne à l’heure où les animaux débutent leur journée, l’hirondelle ne fait pas le printemps mais le castor bicolore saute du coq à l’âne. La cigale vend la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Le rat a la chair de poule, car le gigantesque serpent bleu sort de son trou noir. Le reptile se dirige vers le Mont Morency. Il longe la rivière Orange. L’écureuil brun aux pattes blanches saute sur le serpent bleu. Le rongeur veut lui aussi aller à la montagne. Sa grosse queue poilue coince sous le ventre écaillé de sa monture, de sorte que le rampement du serpent bleu projette l’écureuil dans l’eau glacée de la rivière. Le singe rit comme une hyène. L’écureuil monte sur ses grands chevaux et fustige le primate du regard. Le rongeur trempé sort de l’eau, tandis que le singe murmure qu’il a mangé du lion. Deux heures plus tard, l’écureuil lit "Le livre de la jungle", enfin sec et fier comme un pou. Brusquement, il se met à hurler. À cet instant précis une vipère asiatique passe derrière lui. Elle a d’autres chats à fouetter, mais avale tout de même le rongeur au passage. La vipère chinoise rotant l’écureuil continue à peigner la girafe qui verse des larmes de crocodile.

lundi 30 mai 2011

75. MÉTATHÈSES

Tastion Merru-Iqab, c’te jaur-lò, à l’eurhe de toinpe, un hmome renta en toucran dnas el wagon rein qu’avant qu’les torpes se morfent. Li torpait sul re dos eun vetse narrom et des lousiers tropss bnalcs, moque la Gierve Ramie. La gline onrage dérrama, rédiction Connymmorent, et en se tournerant puor déprenrre son éliquibre la crevata se trip dnas sel petros.

Sassie sur le bnac jutse à toqué, nue jeeun liffe ffoupe de rrie. L’hmome se châfe. Li tenda te la sernommer, mais sa crevata prensinoire dse torpes lui évenla tetou décilibrité. Li scenddit à Shebrooke, et la liffe évela selon don se dipo en rummurant sel plarose d’eun noute du toube des vrèles.

Duex heuser psul trad je rcoiserai l’hmome al à crevata al à Tiquelibohbè Latianone. Li silait el Ondme Plodimatique quorsle son ténélophe musquebrent néronsa. Eun mmefe asiaqueti à ce nommet cépris ssapait redière lui et lui nodda nue dorbmifale calque dnas le têta.

Sébastien Roldan

jeudi 7 avril 2011

60. ODE

Dans le métro
boulot
dodo
qui dort
qui dîne
qui a bonne mine
un homme au trot
un homme en trop
entrant, courant
entre en courant
entre deux portes
coincée sa glotte
pincé de l'aorte
tel un cloporte
tiré de la sorte
il s'humilie
on l'humilie
sans homélie
l'homme est lié
l'homme est vexé
l'homme s'est poussé:
"j'ai pas la peste"
une fille, du ruste
une fille, du raste
une fille, du reste
chante avec zest
une chanson de geste

Dans la bibli
f-i-fi
n-i-ni
cactus
fétus
motus
et bouches
cousues
goulues
têtues
j'ai la berlue 
le m'as-tu-vu
assis bancal
lit un journal
qu'est pas en joual
quand on l'appelle
tonnerre de Brel:
"fuck c'est mon cell"
une japonaise
une japonette
une japobelle
pogne la bébelle
pis le mensuel
d'un coup de truelle
lui flanque une crampe
pré-menstruelle

Clarence L'inspecteur 

lundi 4 avril 2011

59. TÉLÉGRAPHIQUE

MÉTRO BERRI 17H LIGNE ORANGE DIRECTION MONTMORENCY STOP HOMME PRESSÉ ENTRE DANS WAGON STOP CRAVATE PRISE DANS PORTE STOP FEMME RIT DE LUI STOP HOMME SE FACHE ET GESTICULE STOP STATION SUIVANTE HOMME DESCEND DU WAGON STOP FEMME ECOUTE MAINTENANT SON IPOD STOP  DEUX HEURES PLUS TARD STOP HOMME A LA BIBLIOTHEQUE STOP  FEUILLETTE UN JOURNAL STOP CELLULAIRE SONNE STOP ASIATIQUE OFFUSQUEE LE FRAPPE STOP FIN DE LA TRANSMISSION


Ma mère

dimanche 3 avril 2011

58. AUDITIF

Les tourniquets bippent et cliquètent, vomissant en petits rots la horde piétinante et babillante de passagers. La rumeur de pas et de mots s’intensifie, les étoffes se frottent, les éclats de voix sont assourdis alors qu’un soufflement de ventilateur annonce l’arrivée du métro. Les portes claquent comme le couperet de la guillotine sur le cou du condamné et déversent et ravalent leur lot de voyageurs. Un crissement froid de pantalons en matière synthétique et un claquement de semelles en caoutchouc s’approchent à toute vitesse du wagon alors que la voix désincarnée de la STM en personne ordonne de libérer les portes. L’homme se glisse entre celles-ci, lâchant malgré lui un cri d’effort pathétique. Chonk!

Soufflant comme un marathonien en fin d’épreuve, il tire sur sa cravate restée prise entre les deux portes, tel un contrebassiste jazz tentant d’atteindre le it. Une mélodie joyeuse s’élève des lèvres d’une jeune flûte traversière. L’homme grogne et vocifère de sa voix nasale contre la ricaneuse, mais il ne réussit ridiculement qu’à provoquer davantage de glougloutements chez elle. « Station Sherbrooke », déclare fièrement la STM. Bruyamment, ostentatoirement, l’homme sort en crissant des pantalons, et la petite flûte remet sur ses oreilles des écouteurs, desquels s’échappe un arrangement de guitares distortionnées, de batterie enragée et de voix lacérantes, reproduites presque silencieusement entre ses lèvres.

Cent-vingt tics d’une horloge plus tard, mes oreilles captent à nouveau le crisseur, occupé à feuilleter sonorement un journal à la béaennecul. La neuvième symphonie de Beethoven version boîte de conserve monte en crescendo de sa poche. Presque au même moment, une petite main de tailleuse chinoise fend l’air tel un sabre japonais et s’abat avec un bruit sourd derrière sa tête. Le choc de son cerveau contre sa boîte crânienne a pu être entendu à quelques centimètres à la ronde.

vendredi 1 avril 2011

57. VISUEL

Je pense aux montres molles de Dali. Le temps s'écoule comme une fuite d'eau, dans ce métro bondé. Je m'évade en regardant le grand vitrail qui surplombe les rames, avec ces grands pans colorés d'un rouge sanglant. Ses personnages m'effraient toujours un peu: ils semblent tout droit sortis d'un espace-temps futuriste et, en même temps, médiévalesque.

Le métro arrive et j'embarque dans le wagon qui s'ouvre devant moi. J'ai toujours cette image qui me revient en tête en entrant dans le métro, que Christian Mistral décrit dans un de ses romans: celle de tous ces passagers - et moi-même - enfermés dans le compartiment qui se scellerait automatiquement, aussitôt entrés, pris en otage par un artiste contemporain - qui nous laisserait crever et s'entretuer dans cette prison installée au musée pour la cause - , au nom de l'art. Je frissonne et tente d'oublier ces visions lugubres.

Les portes se ferment alors sur un homme qui, en plus d'être retardataire, est malchanceux. Sa cravate est prise dans les portes du wagon. L'image est si drôle, j'aimerais prendre une photo. Je n'ai rien pour ce faire, alors le cliché demeure simplement imprégné dans ma tête. Surtout qu'il gesticule, agitant les pans de sa veste brune aux coudes patchés - ces vieilles vestes des années 70 -, et qu'il donne des coups de pieds rageurs dans les portes, abîmant ses espadrilles blanches qui se couvrent tranquillement de stries grises. Tout le compartiment le regarde. Une demoiselle donne l'impression d'avoir vu une série de toile d'Élisabetta Fantone, car elle rit franchement. L'homme ne partage pas son avis car, la cravate toujours prise, il vocifère après celle-ci. Elle le regarde avec un air de pitié. Elle me rappelle ma tête après avoir vu les clowns pathétiques de Muriel Millard. Et sa tête à lui, me fait penser au Cri de Munch: l'homme au bord du désespoir. Heureusement, il descend à la station suivante, ce qui le libère des portes maudites et aussi des regards amusés de tous les passagers. Il fuit pratiquement, nous abandonnant tous avec une image rigolote pour égayer la journée. La jeune demoiselle, qui ressemble étrangement à cette jeune femme, la Maja vêtue, portraiturée par Goya, ne se souci déjà plus de lui et fredonne doucement, son lecteur mp3 rose fluo à la main.

2 heures plus tard, par un hasard inouï, je croise à nouveau l'homme à la cravate. Il est, tout comme moi, à la bibliothèque et feuillette la section Arts d'un journal français. Il y a des photos de toiles, de sculptures et de gens dans un vernissage. Alors que j'hésite à poursuivre ma lecture par-dessus son épaule, son cellulaire émet une sonnerie stridente qui réveillerait d'entre les morts Marat, assassiné dans son bain, une scène peinte avec tant de minutie par Jacques-Louis David. Sa voisine de lecture émet un hoquet offusqué et le foudroie du regard. Qu'il ne voit pas, puisqu'il tente d'éteindre son téléphone qui sonne de plus en plus fort. La femme, une belle étrangère aux traits polynésiens - dont Gauguin aurait certainement tiré un sensuel portrait - , se lève et le frappe sur la joue droite. Un magnifique rouge carmin apparaît alors sur son visage. Et la femme, gênée de ce brusque accès de rage, est, quant à elle, plutôt blanche coquille d'œuf. Il s'agit là d'un bien beau tableau et je quitte en catimini, emportant avec moi une série fascinante d'images collectées ça et là depuis le matin.

mercredi 30 mars 2011

56. TACTILE

Comprimée. Comme dans une chambre hyperbare sans oxygène. La ligne orange dans le trafic. Mon petit matin bombardé de textures moites et chaudasses. Mon café renversé comme une averse bouillante et soudaine sur ma jolie robe à imprimé Liberty rose pâle, pâle, pâle. La chaleur trop vive sur ma peau juste un peu bronzée du début de l'été, l'humidité collante d'un expresso déversé dans un décolleté au lieu d'être bu d'un trait. À cause d'un pauvre con qui jouait du coude. Sa cravate orange métallique de douchebag qui ne voulait pas collaborer. Pognée dans porte. Quel débile avec ses pompes de dégénéré. On dirait des chaussons blancs de poupons. Pas moyen qu'il s'excuse poliment et lève les feutres comme un parfait pas de classe. La vague sensation que tout le monde est beaucoup trop dans ma bulle. Comme s'ils me grattaient l'intérieur de leurs regards trop appuyés et que leur souffle à l'unisson me balayait le visage d'un vent désagréable de papier sablé à l'haleine réchauffée et laiteuse. À la station Sherbrooke, alors que la meute de bozos effectue enfin un changement de formation, je m'assois à côté d'une jeune fille scotchée à son i pod qui fait semblant de chanter, mais qui n'a pas manqué une seule seconde de ma grande épopée matinale. Elle se mord les joues pour réprimer son couinement nerveux de hamster hystérique. C'est que le macho de première au look tellement pas branché se confond en excuses depuis au moins Beaubien en tentant d'éponger maladroitement et presque incestueusement la map de café gris au beau milieu de ma journée gâchée. De l'insignifiant banc de plastique orange bien collé à ma cuisse découverte pour cause de robe trop courte, et maintenant juteuse, je l'insulte cordialement pour ne pas le mordre de rage, planter mes dents dans son épiderme qui goûterait probablement une version encore plus cheap que le Old Spice de Dollorama et serrer à m'en exploser la mâchoire.

Dégoût de la proximité logé dans chacun de mes pores. Excédée par la foule insignifiante comme un ongle incarné. L'autre qui me gosse comme une mini coupure de feuille de papier entre deux doigts. Insupportable. Tannant. Désagréable. J'accepte finalement son vingt piasses (pour une autre jupe qu'il me dit…) juste pour être certaine qu'il cesse de gratter ma patience comme l'urticaire piquante générée par cette ride de métro cauchemardesque.

Bibliothèque Nationale. Ma revue de littérature qui doit avancer malgré tout. Damn! On dirait que le plus bel apollon de la ville est venu trainer dans les rayons au lieu d'aller escalader le Mont Royal. Et, en ce bad dress day où j'ai l'air de triper sur la fragrance vieux criss de café frette no 5, il choisit avec désinvolture et confiance de venir effeuiller le Monde Diplomatique à ma table de travail. La mine en berne, les épaules voûtées et le frisson de la honte comme un fardeau de mille livres sur mon petit corps recouvert d'un genre de tapis moisi, je tente d'avoir l'air de contrôler ma panique. En fait, je me démolie de l'intérieur, je ne lis pas, je fixe mes textes avec l'espoir fou de me confondre dans le paysage. Son téléphone sonne! L'employée de service, une asiatique d'un certain âge à la voix caressante comme du miel chaud vient lui demander cordialement d'éteindre son appareil téléphonique. Elle ne manque pas non plus de remarquer l'objet brun de mon désarroi et de le souligner au gros marqueur funky fluo…De l'eau froide et du jus de citron qu'elle me conseille. Ouais! Merci bien! En croisant le regard amusé du mannequin déguisé en intellectuel accessible, j'ai vraiment fait une face de citron sûr. Mais quelle poisse!

lundi 21 mars 2011

55. GUSTATIF

À cette heure, je commence à avoir faim, moi! Toute cette couleur orange à chaque station me donne envie d'un canard, tiens! Juteux et cuit à point... j'oserais même, accord inusité certes, mais bon j'en ai envie, un bon verre de sauternes pour l'aider à descendre doucement vers mes enzymes enthousiastes. Mmmh, menoum! Mais! Mais qu'est-ce que c'est que cet hurluberlu?!? Pouah! Tu parles d'un turn off! Il me rappelle exactement ces assiettes de boudin rôti servies dans mon enfance alors que je devais mastiquer pendant de longues minutes cette brune mixture fade de sang cuit qui me roulait dans la bouche indéfiniment. Et même ses chaussures me rappellent les petits oignons marinés servis avec cette pouasse! Jusqu'à sa cravate horizontale, ridiculement coincée dans les portes me rappelle les tranches de bacon trop cuites, raides et froides, qui niaisaient à côté du boudin dégueux. Beurk... j'ai comme un p'tit goût de reflux gastrique qui me remonte tout à coup.

Heureusement, une fraîche cascade de rires clairs sortant de la pulpeuse bouche framboise – ah, ces petits fruits gorgés de soleil et de rosée qui explosent de saveur lorsque cueillis le long des sentiers de canicule – de la jeune fille au teint de pêche me ramène au glouglou de mon verre de sauternes. Mais qu'est-ce qu'elle rigole, la belle! Elle se fend la poire pas à peu près. Le boudin en prend pour son compte! Et woush! Dès que les portes s'ouvrent, il disparaît comme restants aux poubelles! Bon débarras! Non mais sa seule vue couperait l'appétit à un banc de piranhas a jeun!

Mais c'est que j'ai de plus en plus faim, moi là... et en plus, fallait que je vienne rapporter ce livre de cuisine emprunté à la Grande Bibli avant de rentrer souper... Argh! J'aurais dû m'apporter un en-cas... des dattes fourrées au fromage bleu... mmh le mélange de sucré-salé parfait... ou des figues séchées... des amandes au tamari... NON MAIS J'HALLUCINE OU QUOI!!! Si c'est pas le boudin, juste là, avec sa tranche de bacon en biais et ses p'tits oignons puants! En plus, son cellulaire émet des sons de borborygmes à tue-tête!! Ah ben justement, en pensant "amandes", il y a une paire de yeux là qui le cuisent sur place. Ouch! V'là-t'y pas qu'il mange une de ces taloches en direct du soleil levant! Ha,Ha!! Ben bon, le boudin!
Tiens, ça me donne envie tout-à-coup de me payer de l'asiatique dans le coin, tout ça... des légumes croquants... du gingembre... un bon riz collant et... du canard?

vendredi 11 mars 2011

54. OLFACTIF

Fumet de cul mal torché l’été, vague odeur d’humidité poisseuse et de moisissure qui prolifère sous les vieux manteaux l’hiver, le métro de Montréal est un show de pyrotechnie olfactive, trois piastres le billet, 365 jours par année, si bien que j’en suis rendu à bénir le rhume des foins.

Le pire, c’est Berri-Uqam à l’heure de pointe. Tu te retrouves toujours entre deux aisselles qui sentent au mieux les Lays sel et vinaigre, au pire le simili fromage. Des fois c’est toi qui pu, des fois c’est quelqu’un d’autre, mais par la force des choses et pour le dire gentiment, il y a toujours une personne moins fraîche dans le lot. Aujourd’hui, en allant à la station Mont-Royal, alors que j’étais coincé au centre d’une horde de professionnels qui sentaient le Gucci, le Spray-net et/ou l’haleine de café froid, un monsieur est entré en courant et sa cravate est restée prise entre les portes. Son veston brun devait avoir au moins cinquante ans. Immédiatement, le wagon s’est empli d’une forte odeur de boules à mites. Ça sentait une autre époque. Ému, j’ai eu une pensée pour ma grand-mère. Une jeune fille a pouffé de rire et, en m’approchant d’elle, j’ai été ravi de pouvoir humer sa chevelure qu’elle avait dû laver avec du Fructis aux agrumes avant de se rendre à l’école. Ah, l’odeur des jeunes écolières. Je me suis réfugié dans ses boucles en gardant les yeux mi-clos. Hmmm. Le monsieur, en l’engueulant, attira l’attention sur les petites accumulations qu’il avait à la commissure des lèvres, semblables à du smegma, et sur l’impressionnante quantité de tartre qui encombrait son sourire. Il sentait la vieille bite. De la jungle pileuse où je me trouvais, je pouvais renifler son haleine de chacal. J’approchai davantage mon nez de la touffe de la jeune nymphe. Je pouvais distinguer, parmi les arômes de fruits, l’odeur de son cuir chevelu, huilé de sébum... C’était agréable, je devins rêveur et m’imaginai en train de renifler sa petite culotte. Après une dure journée passée sur les bancs d’école, ce devait être un joli bouquet. J’ai le nez pour ces choses-là. Le gars était visiblement pressé et il avait mangé un Shish Taouk avec de petites patates à l’ail... Ça ne faisait aucun doute. J’ai sorti un paquet de gomme de la poche intérieure de mon veston en soutenant son regard, espérant qu’il capte le message. Mais non. Arrivé à la station Sherbrooke, il a regardé tout le monde d’un air hautain et s’est empressé de sortir. Je le soupçonne d’avoir lâché un pet discret et sournois en se penchant pour prendre son sac. Je dis ça parce qu’il a balayé discrètement le wagon du regard, en sortant, comme pour s’assurer qu’il était bel et bien incognito. Toujours plus haut. Les pets des gens frustrés sont les pires, c’est bien connu. Ils les gardent pendant des jours à l’intérieur, les laissent fermenter si longtemps qu’on a presque l’impression de pouvoir y goûter lorsqu’ils en lâchent un. Ma belle a cessé de murmurer sa chanson, un instant, et a fait une grimace de dégoût.

Un peu plus tard, je suis allé à la Bibliothèque Nationale. J’étais en train de consulter un vieil atlas du Madagascar en me demandant ce que pouvait bien sentir le lémur lorsque j’ai aperçu le terroriste olfactif du métro. Il était en train de lire Le Monde Diplomique, ce torchon puant. Son téléphone cellulaire a sonné au moment où j’étais en train de renifler l’index que je venais tout juste d’incérer dans mon oreille. Ça sent drôlement bon, le cérumen, on ne s’y attendrait pas. Une Asiatique qui passait en laissant derrière elle de doux effluves de jasmin et de lotus lui asséna une claque derrière la tête.

— Son nez se cogna durement contre la table, et c’était bien fait pour lui.


samedi 5 mars 2011

53. SONNET

Les uns sur les autres à la quatrième heure,
vers le Nord nous allions, bloqués à la station
Berri. Sprinta un gueux, Stan Smith aux pieds, veston
marron, qui, près du noeud coinça, mais quel malheur!

Dans la mâchoire infâme un souvenir précieux,
la cravate de soie de son oncle Gaston.
Une pauvre innocente ignora son sermon,
s'esclaffant, et s'enfuit dans son monde ennuyeux.

Le vis une heure après (non, c'est peut-être deux)
à la bibliothèque, assis, suant, nerveux:
la revue qu'il lisait n'annonçait rien de bon.

Vierge Marie, pitié! Épargnez-nous des cons
qui ne savent comment se tenir en public
(ce qui, c'est vrai, n'est pas le cas des Asiatiques).


jeudi 3 mars 2011

52. PARTIAL

Je devais, bien contre mon gré, me rendre vers le nord en prenant le métro. Tout ça parce que l'agent de police, en faisant preuve d'un abus de pouvoir flagrant, m'avait retiré mon permis pour un innocent excès de vitesse dans une zone déserte, et qu'il avait jugé que le ton que je prenais pour me défendre (superbement) contre cette contravention indue et excessive, était, selon lui, "agressif". Agressif? Je dis plutôt "appuyé et fougueux".

Si je me rendais "contre mon gré", c'est bien parce que si vous me demandez mon avis (j'en ai toujours un, n'hésitez pas) on ne devrait jamais se rendre à Laval, mieux, on devrait fermer tous les magasins, relocaliser la population et raser tous les blocs, bungalows, semi-détachés, demi-sous sol et autre horreurs d'une abjection architecturale sidérante. Cette zone sinistrée de la culture, entropie du bon goût, ne méritait certainement pas que je la gracie de ma présence.

Comme je devais m'y rendre pour des raisons professionnelles (à mon avis, il faut bien gagner sa vie), j'avais revêtu un de mes plus beaux vestons, celui de couleur marron qui est absolument indémodable. Parce que la mode, c'est une pure idiotie de toute manière : des tarlouzes cocaïnomanes et leurs armées de putains anorexiques contrôlent, ordonnent, dictent, mettent sur pied une doxa à laquelle des millions de jeunes et moins jeunes, fortunés ou non, doivent se plier pour payer leur obole au Dieu de la "tendance". Peuh! Toutefois, comme j'allais m'enfoncer au coeur du réseau de transport des prolétaires, et risquer, dans ces fourgons à viande urbaine, de salir des souliers quand même trop précieux pour une telle occasion, je revêtais des espadrilles sportives, les classiques "Stan Smith", eux aussi indémodables et toujours à la fine pointe de l'équipement athlétique, quarante ans après leur mise en marché initiale. Les gens qui déboursent des centaines de dollars pour payer le cachet des athlètes commandités par Nike n'ont rien compris.

Mon choix de souliers s'est avéré judicieux, puisque j'ai dû passer en sprint afin d'attraper le wagon avant que les portes ne se referment. J'ai toujours eu une foulée de qualité; j'en veux encore à mon entraîneur d'athlétisme qui m'avait retranché de l'équipe tout juste avant les championnats régionaux, sous un prétexte fallacieux (je n'avais pas le meilleur chrono). Ce que je n'avais pas en vitesse, je le compensais en élégance! À preuve, ce superbe pivot que j'ai effectué en rentrant dans le wagon pour éviter de me flanquer sur le torse des passagers près de la porte, exécuté avec une précision technique remarquable. Mais comme pour me punir d'avoir accompli pareille prouesse supérieure à la moyenne, le sort voulut que ma cravate se retrouvât coincée dans les portes du métro, dont le mécanisme de fermeture a toujours été trop rapide à mon goût.

Ma situation précaire et embarrassante aurait légitimement dû attirer de la compassion et de la pitié à mon égard de la part des autres passagers. Or, au moment même où je songeais pour moi-même que des âmes charitables allaient se mettre à déplorer la situation pénible dans laquelle je me trouvais, j’aperçus du coin de l’œil une jeune, dont les conduits auditifs étaient bouchés par les extrémités d’un de ces gadgets donnant accès à une boulimie de musique numérique, qui pouffait allègrement à la vue du spectacle tragique de mon corps suspendu à une cravate coincée contre mon gré!

Ah, elle pouvait toujours bien rire, cette petite vaurienne, vautrée qu’elle était dans son banc, petite ingrate qui ne pense même pas à offrir sa place aux aînés, plutôt occupée à se faire lobotomiser par les rythmes convenus et mécaniques de la musique débile qu’elle ne manque pas d’écouter, bien qu’elle n’en comprenne ni la pauvreté musicale, ni l’absence de profondeur ou de clarté mélodique, même, bon sang, les paroles sexuées et dégradantes! Ah, que j’aurais aimé l’admonester et lui inculquer un peu de savoir-vivre et d’amour-propre (précisément dans cet ordre), n’eût été de cette impitoyable appendice vestimentaire bloqué par les portes, qui formait un angle droit avec le col de ma chemise et qui ne me permettait pas, à ces yeux de jeune attardée gavée de téléréalité, de réclamer la prestance royale à laquelle je peux toujours souscrire à juste titre et qui aurait été plus que suffisante afin de lui livrer, non, lui enfoncer au fond de la gorge, le fond de ma pensée!

Et puis, au diable le métro et le rendez-vous, songeai-je pour moi-même alors que, arrivé à la station suivante, les infâmes portes qui me tenaient captif relâchèrent leur emprise sur ma cravate et me donnèrent l’occasion de considérer ma prochaine action. Il aurait certainement fallu que je reste un moment de plus dans cet infernal métro, ne serait-ce que pour inculquer un peu de sens dans cette jeune âme damnée qui avait osé prendre plaisir à la vue de mon embarras. Et puis non, mon existence ne devait pas être dilapidée dans de telles actions péremptoires. Je quittai aussitôt le métro, saisissant au passage un fragment d’une chanson baragouinée dans un anglais plus qu’approximatif, émis par la jeune inconsciente s’étant révélée plus vile encore que les tortionnaires portes du métro. Rien ne m’étonnait moins que d’apprendre qu’elle s’adonnait à l’écoute de ce que je reconnaissais du premier coup comme une musique populaire déplorable, peut-être même du hip-hop. J’en étais sûr. Mon jugement ne me trompe jamais.

*

Ça faisait je sais pus combien de temps que j’attendais. Crisse elle est jamais à l’heure; c’est-tu juste moi qui sait encore ce que ça veut dire le mot ponctualité? En plus c’est comme assez frustrant d’attendre quelqu’un dans une bibliothèque, parce que tu peux pas lire, pogné que t’es à tout le temps être en train de vérifier si la personne que tu rencontre est en train d’arriver. Fait chier, y a comme vraiment plein d’affaires à lire icitte.

Dans le fond je devrais p’têtre faire comme le dude habillé tout croche là-bas, juste pogner un magazine ou un hebdomadaire que tu peux lire à coup de paragraphes. Ben, je lirais pas la même affaire que lui, ça a l’air plate en crisse. « Monde Dilomatique » : des articles de fond sur des sujets qui sont tellement loin de nous que si toute la population de ces pays-là pétaient en même temps on le sentirait même pas. Veux-tu ben me dire pourquoi ça m’intéresserait, l’alphabétisation en Ukraine, les prochaines élections au Cambodge ou la culture de l’orge au Nicaragua?

… Voyons, y est ben tache cet estie-là! Y est capable de se payer un veston laitte pis un iPhone mais y vient à la bibliothèque pour lire gratuitement un journal qui coûte 4 piasses? Pis en plus y est MÊME PAS CAPABLE de mettre son cell à off? J’te dis, y a des claques s’a yeules qui se perde, estie…

… Oh! J’ai parlé trop vite! Je sais pas d’où est-ce qu’a sort, elle, mais est solide! Quin, le cass, une mornifle pour ton manque de classe! Fuck! C’est comme le mélange parfait entre Monsieur Myagi et Chuck Norris, mais en femme! Wow!

J’pense que j’vais aller y demander si elle peut être ma grand-mère.

mardi 1 mars 2011

51. DÉSINVOLTE

I

Mon ipod est sur shuffle pis j'arrête pas de skipper les tounes.
Juste des tounes de emo.
Je manque de foncer dans une vieille.
-'Scusez. 
-Pfffffft.
Ce matin ma mère est morte.
Ou c'était peut-être hier.
Ben non c't'une joke.
En tous cas, lui il rentre juste à la dernière seconde pis sa cravate reste pognée dans les portes.
Ça a l'air que c'est ben drôle.
Elle trouve ça vraiment drôle.
Pas lui.
-Bof.
Je me dis ça.

II

Mon cell est sur vibration pour pas faire chier tout le monde.
Même si dans le fond, tsé.
Je manque de foncer dans un chariot de livres d'art.
-'Scusez.
-Shhhhhhh.
Le mieux ça serait d'écrire tout ça.
Genre au jour le jour.
Mais fuck off.
En tous cas, lui il a oublié de fermer son téléphone.
Ça a l'air que c'est pas drôle.
Elle trouve ça vraiment pas drôle.
Lui non plus.
-Boring.
Je me dis ça.

vendredi 11 février 2011

50. MALADROIT

J’ai m-m-m-m-marché sur de la marde s-s-s-s-sans faire exprès. J’tais en re-re-re-retard, j’ai pris les prem-m-m-miers souliers qui trainaient, les blancs. L’heure, je s-s-s-s-s-sais pas. J’ai pè-pè-perdu ma montre la veille. Tout tout tout le m-m-m-m-monde sortait à Berri ça fait qu’ils m’ont pou-pou-pou-poussé dehors. J’ai ju-ju-juste eu le temps de revenir dans mon va-va-va-wagon, presque au con-con-complet, ma cravate, dans la porte. La la fille rrrr-riait, moi j’ai po-pogné les nerfs estie. Je je je je je l’ai l’ai je dis heille je je je… ARRRRGH! J’vas-tu le dire câlisse? Laisse faire! J’ai sorti à Sh-Sh-Sh-Sherbrooke mais j’avais ou-ou-oublié l’adresse. Descendu à la B-B-B-BN à pied t-t-t-t-tranquillement. Faire s-s-s-semblant de lire en ch-ch-ch-cherchant mentalement un moyen doux de s-s-s-s-se tuer, mais je me t-t-t-t-tromperais c’est certain. Mon mon mon mon cell a sonné ; une ch-ch-chinoise m’a fessé.

Cannelle

jeudi 27 janvier 2011

49. APOSTROPHE

ALIAS CHARNY: Yo ch't'aussi loquace qu'efficace, ch't'un vrai rapace, c't'au sérieux qu'j'prends mon task, faque débarasse. Tu vas-tu m'faire des rhymes aussi class que ma face quand l'bad ass qui t'efface va chier dans bourrasque? Yo, ta crasse de cinq un cass, pis ton métro à cinq piasses, ch'tanné de les payer a'ec mes taxes, man j'te blast.  

MC LÈVE VIE: Represent 83, 418, Lévy dans mon lit pour la vie! OHH! Essaye pas d'péter mon flow, esti d'idiot d'pas beau, j't'éloquent comme un paon. Fucking Montréal pas belle qui s'pense bonne avec ses tonnes de grosses cochonnes dans l'métro Berri Uqonne, yo, à 8h bourré d'monde pas du monde toute une gang de frais chier d'cravatte plates qui m'pompent, que j'dompe pis que j'tire avec mon gun à plombe, yo j'te surplombe du Cap Diamant pis j'te plante en sacraman.

Refrain (x 3): Y a tellement aucune chance pour que je r'vienne à Montréal, y a pas plus d'aurole boréale que de lumières du labrador, c'est sale, ça pue c'est laitte pis en plus c'est fucking dangereux-eux-eux-eux.

DJ RÉDEMPTEUR: J'm'immisce dans les interstices du vice, j'prends des risques, toi ton avarice se coince dans l'orifice, parles-moi pas d'injustice, ta malice me glisse dessus comme du câlice de dentifrice, yo, moi j'vis dans la matrice sans malice, la génératrice boréale de mon peup' en lice, pis j'ris de toé pis d'tes cicatrices de criss de pion de service, quand tu plisses ton maléfice de pseudo métropolis, ton immondice vue d'ici, man, c't'un délice.

IL DORT LÉAN, AKA EL FOU D'LIL' WAYNE: Tu t'sauves tout le temps tu prends jamais le temps, c'fuking gossant, man le train t'en descends rapidement sans bon sens, yé même pas froid ton sang, t'es-t-un perdant d'premier plan, yo, j't'attends dans l'rang, t'es pissant 'sti d'fendant, t'es-t-impuissant c't'évident, ch'te r'garde pis ch'te sens remontant l'Saint-Laurent jusqu'à mon Île d'Orléan, yo c'pas mêlant, reste chez-vous sacraman, toi pis tes accommodements.

SOUTH SHORE MANIAC: L'opinel de mon fiel actuel te cancèle, yo, j'nique ton indigence pis ta pitance, quand t'as l'arrogance d'appeler Nationale l'engeance de c'te bibli qui aurait dûe être ici, entre le Manège pis la porte Saint-Louis, fuck, pis toi tu passes ta vie dans l'mépris des régions, avec ton bedon bien gonflé de pion pis d'soumis à la big business des 'Sta Unis, imbécile fini d'Montréalais dans l'déni, yo, tu perds ma langue qui devient exsangue, prisonnier de la gangue des immigrants de la harangue, mon beau français tu l'méprises ça paraît, tu y crisses des claques sans arrêt pis tu déguerpis jus' après.

Refrain (x 6): Y a tellement aucune chance pour que je r'vienne à Montréal, y a pas plus d'aurole boréale que de lumières du labrador, c'est sale, ça pue c'est laitte pis en plus c'est fucking dangereux-eux-eux-eux.

           

vendredi 21 janvier 2011

48. PHILOSOPHIQUE

N’est-il pas absurde de se retrouver comme ça, jour après jour dans le métro, revivant inlassablement la même scène avec des gens différents, la foule des anonymes qui vaquent à leurs occupations, et en cela semblables à des automates dépourvus de liberté ? Cette scène quotidienne, que nous apprend-elle, sinon la naïveté de ceux qui défendent l’idée selon laquelle l’homme est libre ? La liberté de reproduire le même en étant aveuglé par la ruse et la complexité des appareils idéologiques d’états qui nous réifient est une liberté de pacotille, et l’originalité, en solde chez Urban Outfitters, n’est qu’une mauvaise blague qui accroche pourtant au visage du citoyen le sourire satisfait de celui qui a réussi. Et la cravate de cet homme, prise entre les portes du train, qu’évoque-t-elle sinon la situation du sujet contemporain, lui-même prisonnier dans l’étau de la société consumériste ? Hélas, le monde est un spectacle, une grande fête, et il faut voir dans l’attitude de cette jeune fille qui s’esclaffe devant le malheur de cet homme d’affaire le symptôme d’un mal beaucoup plus profond, enfoui, et qui se traduit de façon empirique par le fou rire cynique que nous déployons tous pour ne pas mourir de tristesse.

La colère de cet homme, disproportionnée, est tout à fait caractéristique du narcissisme qui de tout temps, a fait de la rencontre avec l’Autre l’occasion de se valoriser en se réfugiant derrière l’effet que produit immanquablement une apparence soignée. Celui-ci mérite peut-être les railleries dont il est la victime, après tout. Mais quels critères convoquer pour juger de ce qu’un être mérite ? N’y a-t-il pas là une impossibilité logique, une aporie ? L’homme peut-il penser la situation de l’homme sans que ses idées soient contaminées par les paramètres cognitifs qu’ils souhaitent appréhender ? La philosophie, alors, n’est peut-être rien d’autre qu’un jeu de l’esprit, fondamentalement improductif, bon tout au plus à divertir les âmes errantes qui ne sont aptes à rien d’autre qu’à se complaire dans les jeux de miroirs infinis de l’intellect.

Et si la liberté n’existe pas, si nous sommes des êtres déterminés, ce dont je ne doute pas, il existe néanmoins des hasards qui laissent présager, ou à tout le moins donnent envie de croire qu’il existe un Dieu, un grand moteur, un chef d’orchestre qui s’amuse à nos dépends en tirant quand bon lui semble les ficelles de l’existence. Par exemple, comment expliquer que parmi des milliers d’individus, j’ai rencontré à nouveau cet homme, aujourd’hui, à la bibliothèque, alors que les lois de la probabilité interdisent pratiquement une telle conjoncture ? Et que dire de cet autre hasard qui a fait en sorte que son téléphone mobile sonne précisément au moment où la seule personne de la bibliothèque dotée d’une volonté assez forte pour le punir comme il se doit, cette jeune asiatique, était en train de passer derrière lui ?

Cette question insondable, la rencontre de l’ordre et du chaos, me pousse à me rendre à l’évidence. Il ne me reste plus qu’à sortir fumer une Gitane. Me faire don de ce moment de pure dépense, cette gratuité céleste qui me laisse croire que la vie, après tout, n’est pas si désagréable, car comme l’a écrit Derrida, « S’il y a du don — et surtout si on se donne quelque chose, quelque affect ou quelque plaisir pur, il peut donc avoir un rapport essentiel, au moins symbolique ou emblématique, avec l’autorisation qu’on se donne à fumer. »

samedi 15 janvier 2011

47. FANTOMATIQUE

Nous étions dans une voiture nauséabonde, en fait, une odeur flottait dans tout le métro. Un pestilentiel effluve de putréfaction régnait dans la déserte Station Berri-Uqam. Sur la ligne Orange direction MortMorency. Le train semblait prisonnier de l’immobilité. Alors que l’immuabilité allait enfin prendre fin, un zombie entra lourdement et lentement. Il portait une veste maintenant marron dont on ne pouvait deviner la couleur originelle. Ses souliers gris morgue avaient peut-être déjà été blancs. En se retournant pour s’agripper à une barre, son autre bras coinça entre les portes. Du coup, des personnages éthérés, translucides et fantomatiques apparurent dans un effroyable hurlement. Le métro roulait. Nous restions cois et terrorisés.

Une jeune fille morte-vivante assise sur le banc à côté du brun zombie, pouffa d’un rire démoniaque. Elle riait à s’en décrocher la mâchoire. D’ailleurs son maxillaire inférieur s’écrasa sur le sol sale. Le zombie entra dans une mortelle colère. Son bras prisonnier des portes craqua et se détacha, laissant sa crédibilité coincée dans l’éternité. Notre zombie descendit à Sherbrooke, la morte-vivante monta le son de son baladeur jaune Sony, sa lèvre supérieure bougeant comme le murmure des paroles d’une chanson pop vide de vie. Les fantômes réapparurent en hurlant. Nous emboîtâmes le pas au lent zombie marron.

Deux heures plus tard le nonchalant zombie manchot arriva enfin à la Bibliothèque Nationale qui était aussi déserte et puante que la Station Berri-Uqam. Il s’installa dans un fauteuil. Le manchot zombie commença à lire Le Monde Diplomatique. Nous avions toujours su que c’était le type de publication qu’on pouvait lire d’une seule main. Soudain, son téléphone cellulaire sonna mortellement. Une goule asiatique passait derrière lui au même moment. La goule arracha le derrière de la tête du zombie et grignota des morceaux de cerveau pourri en disparaissant dans les brumes ténébreuses de la bibliothèque.

Effrayés et stupéfaits, nous quittâmes l’endroit pour aller siffler une pinte de bière. Arrivés à La mort à boire dans l’entrée de la brasserie une plaque bleu diabolique lançait cette funeste inscription : "Nous nous emmerdons et facebookons dans un métro qui roule vers la mort." Wow! Nous sirotâmes, tétâmes et fîmes durer nos pintes de bière juste pour vérifier.

vendredi 7 janvier 2011

46. PARÉCHÈSES

Bonsoir, ce soir soirée de rétribution sonnante pour un homme en somme commun mais muni d’une soierie brune, de chaussures sans usure et d’une insouciance si encéphalique qu’il fallut qu’une jeune prune pourtant bien mûrie ne se retienne plus d’infliger une correction bien nourrie au pruneau lorsqu’il laissa sa pomme grenade éclater téléphoniquement dans un banc de la banq, mettant tant de monde en compote. L’anecdote, selon nos sources, s’est déroulée par séquences. Notre envoyé spatial a été spécialement dépêché sous les cieux du lieu pour reprendre en main le fil des événements. Vous nagez en pleine confiture, mon cher, avez-vous cherché et obtenu les confidences du présumé prévenu?

Oui, il m’a confié qu’un contingent de gens conspirait contre lui depuis qu’un conciliabule de confédérés s’est contreposé entre lui et un wagon de transport en commun. Comprenant ses jambes à son cou, il s’y glisse juste à la clôture des portes, semant dans son sillage un confetti de conjurations qui se coincent dans le caoutchouc avec sa cravate verte à conques vierges. Il concède avoir connu des jours moins concrets. Ô comble, une concubine conçue des années après lui le conspue d’un éclat de rire canonique, convaincue du comique d’un concours de circonstances qu’il eût voulu conjurer. Concevant de la conchier, notre circoncis du concombre, vexé parce que condamné à manquer de crédibilité en sa condition de rubicond, perd toute contenance tandis que la contralto entonne narquoise un air de concert avec le son de son Ipod concordant. Il condescend aux confins de la station suivante, mais ce n’est que deux heures après qu’une mandarine et non une prune lui contrepète l’occiput pour concavité publique. Pour conclure, la concomitance des déconvenues de notre navet n’a rien d’orchestré, il se contentera de nos condoléances.

Merci beaucoup, mon cher, d’avoir démêlé l’écheveau de la corde.

Je vous en prie, c’est toujours mieux que décoller les cheveux de la merde.