Le prétexte

En hommage à Raymond Queneau, la blogosphère présente une version remixée des fameux EXERCICES DE STYLE. Un projet piloté par Clarence L'inspecteur, en collaboration avec du monde qu'il a déjà vu et du monde qu'il n'a jamais vu. N'importe qui peut participer et prendre en charge une version/contrainte. Il s'agit d'abord de la réclamer, de l'écrire, et de la publier sur son propre blogue. Elle se retrouvera finalement ici, avec un lien en indiquant la provenance. Pour réclamer une version, laissez un commentaire ici ou écrivez à l'adresse suivante: clarencelinspecteur@yahoo.ca

dimanche 10 octobre 2010

28. IGNORANCE

Je sais pas, j'étais pas là. Si ça se trouve j'étais même pas né. Ça m'intéresse même pas. À quelle heure? Je prends jamais le métro à cette heure-là. Un dude avec une cravate? Il y en a plein, comment tu veux que je  le sache? En train de courir? Tout le monde court tout le temps, c'est connu, t'as pas lu EAT, PRAY, LOVE? Coincée dans les portes? Sa cravate? Peut-être que oui, peut-être que non, je m'en fous. En tous cas faut être cave. La fille a ri de lui? Ben, duh. J'aurais ri moi avec. Je veux dire faut être cave. Engueulé? Il l'a engueulé? Pis après ça on se demande pourquoi les gens sont stressés. Fuck. Sherbrooke? Ben, c'est là station d'après. Peut-être qu'il allait à l'ITHQ. Ou ben sur Prince-Arthur. Peut-être qu'il allait manger dans un resto cheap sur Prince-Arthur. Qu'est-ce t'en sais? Moi je m'en crisse en tous cas. Ça me regarde pas. Quoi? À la Bibli? Le même dude? Pfff. Moi j'y vais juste pour les films pis la musique au quatrième. What the fuck is Le Monde diplomatique? C'est le journal de ta mère? Son cell? Ah, ouin? La Walkyquoi? C'est quoi ça, genre du classique? Ah, genre la toune dans Apocalypse Now? Pis comment tu sais qu'elle était japonaise? Y en a genre trois, des Japonais, à Montréal. Tous les sushis que tu manges, sont faits par des Coréens, ou des Grecs, si ça se trouve. Toute façon je m'en crisse, elle a bien fait. J'étais même pas là, mais moi avec j'y aurais crissé une taloche.

Clarence L'inspecteur   

27. INSISTANCE

Il n’y a pas très longtemps, j’ai été témoin d’événements tout à fait comiques à la station Berri-Uqam, à l’heure de pointe. J’étais dans le métro, sur la ligne orange en direction Montmorency —c’était il y a trois jours—, quand un homme est entré en courant dans le wagon à l’instant où les portes se fermaient. Dans le métro, sur le banc où je me trouvais, j’avais la perspective idéale pour voir cet homme entrer in extremis, au moment même où la bouche du wagon se fermait. Ces portes se sont refermées sur sa cravate, tandis qu’il tentait de reprendre son équilibre après le sprint grandiose qu’il venait d’effectuer. Il était tout en sueur dans son complet marron qui détonnait avec ses souliers blancs. Il avait beaucoup couru et aurait sans doute aimé utiliser sa cravate pour éponger la sueur qui perlait sur son front, mais elle était prisonnière de la porte. Alors que nous quittions la station Berri-Uqam en direction de Montmorency, une jeune fille n’a pu s’empêcher de pouffer de rire. Cette fille, qui était la jeunesse incarnée, assise sur un banc, riait et riait encore. Elle montrait de belles dents, blanches comme les souliers du Monsieur dont la cravate était prise entre deux portes. Celui-ci tenta de la sermonner, essoufflé par la course qu’il avait effectuée pour embarquer dans le wagon, mais sa cravate coincée lui enlevait toute crédibilité. Il tenta tant bien que mal de lui adresser quelques reproches, à cette belle jeunesse qui riait en affichant une dentition impeccable, mais le ridicule de la situation empêcha le Monsieur d’impressionner la demoiselle. Elle s’esclaffait devant cet individu risible dans sa veste marron, dont la cravate faisait de lui un esclave, quand nous sommes arrivés à la station Sherbrooke. Cette station, faut-il le rappeler, est celle qui succède à Berri-Uqam lorsqu’on se dirige en direction Montmorency, ce que nous faisions au moment où ces événements ont eu lieu. L’homme est finalement descendu, comme nous étions à la station Sherbrooke, voisine de Berri-Uqam, tandis que la jeune fille ricaneuse éleva le son de son iPod en murmurant les paroles d’une chanson, du bout de ses lèvres qui cachaient maintenant ses belles dents, qu’elle montrait pourtant quelques instants plus tôt tandis que le Monsieur s’évertuait à lui servir quelques remontrances en gardant bonne contenance. C’est donc en écoutant une chanson qu’elle connaissait visiblement par coeur qu’elle regarda l’homme descendre à la station Sherbrooke, en susurrant un peu les paroles afin de contenir son rire.
Deux heures après cette scène comique où la cravate d’un passager est restée prise dans les portes du wagon à la station Berri-Uqam, il arriva l’improbable : je rencontrai à nouveau ledit Monsieur, à la Bibliothèque Nationale. Il portait toujours sa veste marron, et sa cravate était fripée, rappelant la morsure qu’elle s’était faite infligée par les portes du wagon. J’ai croisé par hasard le Monsieur, à la Bibliothèque Nationale, tandis qu’il lisait Le Monde Diplomatique. Cet homme, qui avait été humilié quelques heures plus tôt dans le métro entre la station Berri-Uqam et la station Sherbrooke et qui avait été la proie des rires irrespectueux d’une femme jeune comme le printemps, était maintenant affairé à lire tranquillement Le Monde Diplomatique, comme s’il ne s’était rien passé. Mais le malchanceux, qui parcourait d’un oeil distrait un journal plutôt épais, n’était pas au bout de ses peines ! En effet, au moment où il suçait son index et s’apprêtait à retourner la page du journal qui l’occupait, son téléphone cellulaire sonna brusquement. La sonnerie retentit avec force, et celui-ci prit tout de même le temps de tourner la page avant de porter la main vers la poche intérieure de sa veste. Au même moment, une femme asiatique qui passait par là, visiblement choquée par le manque de savoir-vivre du Monsieur dont le téléphone sonnait, lui asséna une claque derrière la tête et poursuivis son chemin. C’est dire qu’à l’instant où le pauvre Monsieur s’apprêtait à répondre à ce coup de fil, il reçut un autre coup, beaucoup plus violent celui-là, par une femme asiatique visiblement expérimentée en la matière, et qui plus est, radicalement impatiente à l’endroit des gens qui agissent comme s’ils étaient rois et maîtres du monde.

mardi 5 octobre 2010

26. ANALYSE LOGIQUE

Station Berri-UQAM.
Train ligne orange.
Berri-UQAM, ligne orange, métro, Montréal, Québec, Canada, Terre. C’est le lieu.
Jour.
Heure de pointe.                              
Heure de pointe, matin ou fin d’après-midi, en semaine, 21e siècle. C’est le temps.
Individu.
Entrée. Wagon. Précipitation.
L’entrée précipitée d’un individu dans un wagon. C’est l’action.
Homme.
Cravate. Veste marron. Souliers sport d’un blanc immaculé.
Un type sans envergure qui a tendance à se vêtir comme un clown. C’est le personnage principal.
Portes ouvertes.
Portes fermées.
La fermeture des portes sur la cravate. C’est le résultat.
Fille.
Hilare. Ipod.
Une personne de la génération montante, c’est-à-dire post-z, habile du bidule mais non du subtil. C’est le personnage second.
Sermon. Crédibilité.
Volume.
Incompréhension interpersonnelle, intergénérationnelle, intersexuelle. C’est le constat.
Moi.
Moi.
Moi. C’est le tiers personnage. Narrateur.
Deux heures plus tard.
Bibliothèque nationale.
Femme.
Asiatique.
Une furie parmi les plus hardies, c’est-à-dire génération x, prodigue de remontrances. C’est le quart personnage.
Un téléphone.
Une claque.
Des sons. C’est ce qui a sonné.
Conclusion logique.

Sébastien Roldan

25. ONOMATOPÉES

À cette heure où tout le monde se pointe, un métro, Station Berri-Uqam, ralentit, teuf-teuuf... teuuuf-teuuuuf, et s'arrête, euf. Les portes s'ouvrent, pschiou, un arriviste se précipite, tagada-tagada-tagada, porté par ses sabots blancs tels le cul de Marie (je vous salue, Marie pleine de grâces). Les portes se clapent, le voilà tout surpris, eeeh ?! La cravate en mauvaise position, l'ambitieux essaie de se redresser, han! iiiaaarrrr! Peine perdue, il s'étrangle, argggl. La scène se répète, et han! iiiaaarrr!, et argggl. Une jeune fille tout près ne peut retenir son rihihihire ! Grognon, ROAR, l'homme tente de la sermonner, tss tss tss, mais sa posture ridicule l'indispose, ARGH. Arrive enfin la prochaine station, teuf-teuuf, teuuuf-teuuuuf, les portes s'ouvrent, pschiou, ouf. Il s'éloigne, clap-clap, clap-clap, clap-clap, et la fille, calmée, se met à chantonner, mmm mmm not perfect, but I keep trying...

Passé deux heures, dong-dong, dong-dong, je l'aperçois à la Bibliothèque Nationale, lisant son journal. Je le vois sursauter, boing-boing, quand, de sa poche, retentit un air épique. Une asiatique, passant par là, étend le bras,

et BANG.

24. PRIÈRE D'INSÉRER

Nous étions dans le ______ quand un _______ accourut. Il _______ des _______ blancs et une _______ marron. Quelle ne fut pas sa surprise quand il se prit la _______ dans les _______. Une jeune femme en fut toute _______. Il voulut la _______, mais il lui manquait quelque chose. Heureusement, il put _______ dès que possible.
Plus tard, je revis le _______ à la _______. Il regardait avec toute son attention une _______, quand soudain son _______ retentit. Une _______ qui passait par là le _______ sur la _______.
 
 

lundi 4 octobre 2010

23. LETTRE OFFICIELLE

Cher Monsieur Q.,

La présente a pour but de vous informer que, malheureusement, votre manuscrit ne sera pas retenu à des fins de publication par notre maison d'édition. Tel que vous l'avez demandé et dans votre volonté d'obtenir, et je vous cite: "des critiques à vif et qui vont droit au but", je me suis permis ces quelques commentaires qui suivent. Je crois que ces notes vous aideront grandement:

En effet, votre texte débute très étrangement. On n'a pas idée de situer une histoire dans un métro, c'est trop banal et familier pour le public. Et cet homme qui entre en courant, que lui arrive-t-il pour qu'il coure ainsi? Vous devriez insérer du mystère, du suspense! Que dire de cet habillement? Cette veste marron semble plutôt vieillotte, on a même l'impression qu'elle est défraîchie. Pire! qu'elle sent les boulamites. Il faut qu'on vous donne envie de vous attacher au personnage, de le trouver charmant. Cet homme est trop banal. Et la cravate qui se prend dans les portes du métro: vous avez décidément envie d'y aller de cliché en cliché? De l'imagination, que diable! de l'originalité! Pensez à ces pauvres lecteurs avides de sensations fortes, de passions déchirantes. Les mésaventures de ce pauvre type malchanceux sont trop terre à terre.

Le personnage de la jeune fille aurait pu être intéressant: une potentielle amoureuse, une alliée dans l'événement extraordinaire qui survient dans ce banal métro - si vous tenez à l'utiliser. Mais elle ne sert qu'à rendre encore plus pitoyable cet homme qui, ma foi, n'a déjà pas grand-chose pour lui avec sa veste brune élimée, ses souliers blancs comme neige et sa cravate: un style vestimentaire des plus douteux si vous voulez mon avis. Et vous soulignez un point important en utilisant le mot: crédibilité. Ce personnage masculin n'en a pas, vous avez visé dans le mile de ce côté! Et cette fille qui revient, l'ignorant de plus belle en murmurant une chanson sans plus se préoccuper de lui; voilà ce que vos lecteurs feront aussi si vous ne donnez pas plus de corps à ce personnage!

Le même homme, encore? Décidément, il vous passionne ce petit monsieur brun. Et la tentative de nous le rendre intéressant en lisant Le monde diplomatique est mignonne, mais nullement nécessaire puisque vous renfoncez le clou en le faisant passer pour un réel abruti avec son cellulaire qui dérange la bibliothèque entière. Et la claque! Une bonne idée, vraiment! Un retournement de situation, absolument! Une réaction passionnelle, oui! Mais pour un simple cellulaire qui sonne? Grand Dieu que vous voyez petit...

Enfin, toujours est-il que votre style d'écriture n'est pas inintéressant, mais que vos idées ont bien besoin d'être brassées. Si vous souhaitez publier chez nous, vous devez y mettre du piquant, du mystère, de l'imprévu!

Voilà donc ce que nous pensons de votre manuscrit.

En espérant que cela vous aide dans vos futures démarches de publication.

Bien à vous,

Roland BelAmi
Éditeur Romance & Co.

dimanche 3 octobre 2010

22. HOMÉOTÉLEUTES

En heure d'affluence où règne la somnolence s'avance un homme d'influence qui pense intense à ses finances. Jouant d'imprudence, il lance sa panse, s'élance et se dépense. Mais la malchance se fiance avec son arrogance. Sans éloquence il souhaite sa délivrance. Devant l'évidence, il panse son incompétence.
D'un œil rance, il constate l'insolence d'une jeune semence en pleine croissance.         
Il entre en transe. Sa jactance n'encense ni l'enfance ni l'adolescence, mais navigue entre l'indifférence et la dormance. Il opte pour la clémence et la prestance, c'est tendance, s'arme de patience et se relance en une danse dès la fin de l'engeance. Il tire sa révérence.
En toute indolence, la jouvence en puissance joue d'ascendance et augmente la dissonance de son premier sens, lèvres en mouvance.
Plus tard dans la séquence, dans l'omnipotence et la magnificence de la Gouvernance, l'immense impertinence de cet homme sans décence, son cellulaire en l'occurrence, prouve son inintelligence. Il lit un journal de France sans nuance quand une résonance toute en stridence s'exclame d'urgence. Quelle négligence! Une de mes accointances en instance d'immigrance lui balance séance tenance une protubérance sur la faïence.

Clarence L'inspecteur