Il n’y a pas très longtemps, j’ai été témoin d’événements tout à fait comiques à la station Berri-Uqam, à l’heure de pointe. J’étais dans le métro, sur la ligne orange en direction Montmorency —c’était il y a trois jours—, quand un homme est entré en courant dans le wagon à l’instant où les portes se fermaient. Dans le métro, sur le banc où je me trouvais, j’avais la perspective idéale pour voir cet homme entrer in extremis, au moment même où la bouche du wagon se fermait. Ces portes se sont refermées sur sa cravate, tandis qu’il tentait de reprendre son équilibre après le sprint grandiose qu’il venait d’effectuer. Il était tout en sueur dans son complet marron qui détonnait avec ses souliers blancs. Il avait beaucoup couru et aurait sans doute aimé utiliser sa cravate pour éponger la sueur qui perlait sur son front, mais elle était prisonnière de la porte. Alors que nous quittions la station Berri-Uqam en direction de Montmorency, une jeune fille n’a pu s’empêcher de pouffer de rire. Cette fille, qui était la jeunesse incarnée, assise sur un banc, riait et riait encore. Elle montrait de belles dents, blanches comme les souliers du Monsieur dont la cravate était prise entre deux portes. Celui-ci tenta de la sermonner, essoufflé par la course qu’il avait effectuée pour embarquer dans le wagon, mais sa cravate coincée lui enlevait toute crédibilité. Il tenta tant bien que mal de lui adresser quelques reproches, à cette belle jeunesse qui riait en affichant une dentition impeccable, mais le ridicule de la situation empêcha le Monsieur d’impressionner la demoiselle. Elle s’esclaffait devant cet individu risible dans sa veste marron, dont la cravate faisait de lui un esclave, quand nous sommes arrivés à la station Sherbrooke. Cette station, faut-il le rappeler, est celle qui succède à Berri-Uqam lorsqu’on se dirige en direction Montmorency, ce que nous faisions au moment où ces événements ont eu lieu. L’homme est finalement descendu, comme nous étions à la station Sherbrooke, voisine de Berri-Uqam, tandis que la jeune fille ricaneuse éleva le son de son iPod en murmurant les paroles d’une chanson, du bout de ses lèvres qui cachaient maintenant ses belles dents, qu’elle montrait pourtant quelques instants plus tôt tandis que le Monsieur s’évertuait à lui servir quelques remontrances en gardant bonne contenance. C’est donc en écoutant une chanson qu’elle connaissait visiblement par coeur qu’elle regarda l’homme descendre à la station Sherbrooke, en susurrant un peu les paroles afin de contenir son rire.
Deux heures après cette scène comique où la cravate d’un passager est restée prise dans les portes du wagon à la station Berri-Uqam, il arriva l’improbable : je rencontrai à nouveau ledit Monsieur, à la Bibliothèque Nationale. Il portait toujours sa veste marron, et sa cravate était fripée, rappelant la morsure qu’elle s’était faite infligée par les portes du wagon. J’ai croisé par hasard le Monsieur, à la Bibliothèque Nationale, tandis qu’il lisait Le Monde Diplomatique. Cet homme, qui avait été humilié quelques heures plus tôt dans le métro entre la station Berri-Uqam et la station Sherbrooke et qui avait été la proie des rires irrespectueux d’une femme jeune comme le printemps, était maintenant affairé à lire tranquillement Le Monde Diplomatique, comme s’il ne s’était rien passé. Mais le malchanceux, qui parcourait d’un oeil distrait un journal plutôt épais, n’était pas au bout de ses peines ! En effet, au moment où il suçait son index et s’apprêtait à retourner la page du journal qui l’occupait, son téléphone cellulaire sonna brusquement. La sonnerie retentit avec force, et celui-ci prit tout de même le temps de tourner la page avant de porter la main vers la poche intérieure de sa veste. Au même moment, une femme asiatique qui passait par là, visiblement choquée par le manque de savoir-vivre du Monsieur dont le téléphone sonnait, lui asséna une claque derrière la tête et poursuivis son chemin. C’est dire qu’à l’instant où le pauvre Monsieur s’apprêtait à répondre à ce coup de fil, il reçut un autre coup, beaucoup plus violent celui-là, par une femme asiatique visiblement expérimentée en la matière, et qui plus est, radicalement impatiente à l’endroit des gens qui agissent comme s’ils étaient rois et maîtres du monde.
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