C’était certes un moment chargé, il y avait en si peu d’espace tant de gens, de tensions mal contenues, d’odeurs (car d’aucuns devront admettre qu’il règne toujours, à l’heure de pointe du soir, une vague senteur de pet, d’haleines de café-muffin et de sueur qui perce l’insuffisante couche de désodorisant dont les passagers du métro se sont enduit le matin et qu’ils n’ont pas renouvelée de la journée – et admettre aussi que s’ils étaient des terroristes, ils choisiraient cette heure de pointe du soir et non celle du matin pour faire sauter leur bombe, car en raison de la fatigue que tout le monde supporte en rentrant du boulot surviendrait une panique beaucoup plus rigolote qu’au matin, quand tous sont guillerets et prêts à passer un nouveau huit heures devant un écran et peuvent par conséquent jouer les héros ou fuir plus efficacement), et tous n’avaient pas, station Berri-UQAM, ligne orange, direction Montmorency, la même attitude résignée quant à l’espace qu’ils avaient la possibilité d’occuper parmi les sardines (il y a aussi, à l’occasion, dans le métro, une odeur de poisson, vous l’aurez remarqué).
Entra un homme (assez petit mais dans la moyenne, la basse moyenne, mais bon, il n’était pas nain, dirons-nous à sa décharge) à la course (et c’était une course leste et agile, puisqu’il portait des souliers de sport, et de surcroît fort élégante en raison de sa veste marron de belle coupe qui seyait parfaitement sa voussure râblée, laquelle aurait été désavantagée par une gaminet ou un col roulé ; c’eut été pire avec une couleur vive, inutile de l’ajouter), si bien qu’à l’instant j’imaginai, je ne sais pourquoi, la course de la Vierge Marie parmi la foule, implorante, leste et agile malgré la douleur, vers son fils sacrifié sur la croix. Ensuite j’imaginai la Vierge jouant au tennis avec des Stan Smith et j’en fus troublé, mais je n’eus cette vision qu’une seconde, car en se retournant pour reprendre son équilibre, l’homme à la veste marron fut coincé dans les portes par la cravate (ce qui remplaça ma vision du tennis par une réflexion à propos de combien l’histoire du monde aurait été différente si Jésus avait non pas été crucifié mais pendu – les crucifix sur les murs, partout, serait remplacés par des petites potences, les gens porteraient des pendentifs en forme de nœuds coulants, les chapelets ne seraient pas des colliers, par crainte de suicides par émulation, mais des bâtonnets encastrés de billes), déridant l’auditoire.
Une jeune fille en fut déridée plus que les autres (non qu’elle fût ridée à la base – puisqu’elle n’était âgée que de treize, quatorze ans tout au plus, pus-je en juger par le galbe de ses seins tout rondelets que mettait en valeur sa camisole Garage à 2,50$, quoique les hormones dont on surcharge le poulet de nos jours provoquent parfois prématurément la puberté chez les jeunes, c’est documenté, ce qui pourrait me faire reculer mon estimation à douze ans et demi, douze, sur la fesse – j’emploie « dérider » dans le sens de « amuser », « égayer ») et elle pouffa de rire. L’homme se fâcha. Il tenta de la sermonner mais manqua de crédibilité (autant en raison de son argumentaire – lequel tournait autour du respect minimal du prochain et de l'immoralité de se moquer du malheur des autres, argumentaire par conséquent chargé d'un larmoyant fond catholique, ce qui, en toute logique, justifie l'emploi du verbe « sermonner » dont on remarquera qu'il rappelle la parole du curé en chaire, le « sermon », et que depuis la Révolution tranquille officiellement, mais depuis bien longtemps avant dans les faits, la parole religieuse a perdu la prise qu'elle avait au Québec, alors imaginez ce qu'elle avait comme effet sur une jeune fille née en 1997 ! – que parce que sa cravate l'étouffait et qu'il geignait avec une voix de fausset) et s'enfuit dès que les portes se rouvrirent à la station Sherbrooke. La jeune fille monta le volume de son iPod (vert métallique, d'un modèle déjà vieux de quelques années, celui à roulette, vous savez, ce qui me fit soudain douter de l'âge réel de sa propriétaire, qui, si elle avait effectivement eu entre douze et quatorze ans, aurait sûrement eu en sa possession le gadget dernier cri à écran tactile qu'on peut secouer pour faire sautiller des bonshommes de jeux vidéo, étant donné la pression sociale que subissent les adolescents prompts à faire chanter leur parents qui leur achètent illico le dernier cossin condamné à disparaître en raison de l'obsolescence planifiée; une fille plus âgée, de disons, dix-sept, dix-huit ans, et donc possiblement plus raisonnable en raison de son âge, accepterait d'utiliser son même bon vieux iPod jusqu'à ce qu'il rende l'âme pour vrai) et murmura les paroles de sa chanson (ce qui me rappela qu'un jour je m'étais assis face à un jeune homme dans un wagon de métro plus calme, comme c'est drôle, quelle coïncidence! et que le volume de son baladeur était si fort que j'en reconnus la chanson, une chanson que je connais bien et dont je m'étais mis à murmurer les paroles moi aussi en me demandant si le jeune homme le remarquerait et ainsi aurait l'impression que son univers, par une intervention fantastique, prenait le pas sur celui des autres et que tous entendaient la même chose que lui) du bout de ses lèvres charnues et provocantes de candeur; vraiment, elle était jolie, cette jeune fille. Mais bon dieu, son parfum de guédaille me révulsait.
Deux heures plus tard, je revis l'homme à la cravate à la Bibliothèque nationale (laquelle n'avait pas perdu une seule lamelle de vitre dans la dernière année, une nette amélioration quant à moi, et il faut dire que depuis les incidents desdites lamelles tombées, des travaux ont été entrepris pour créer une plate-bande tout autour de l'édifice, évitant aux passants qui n'auraient pas eu la mauvaise idée de s'installer dans la plate-bande pour feuilleter leur livre de se faire défoncer par une masse de quelques centaines de kilos, comme cette pauvre jeune femme, Dieu ait son âme, qui a reçu l'an passé, alors qu'elle dînait avec son amoureux en tête-à-tête sur la terrasse d'un resto, une énorme brique s'étant détachée du mur au dessus), lisant Le monde diplomatique. Son téléphone cellulaire sonna brusquement (non qu'une sonnerie puisse sonner plus brusquement qu'une autre à proprement parler – dans la mesure où tout téléphone passe, si l'on se fie au carré sémiotique de Greimas, d'un état de non-émission à celui d'émission, ce qui ne peut placer aucun appareil au-dessus de l'autre en regard de cette fonction précise du degré zéro de l'avertissement – mais qu'il avait choisi comme timbre le début de la pièce The Runaway, de Gentle Giant, un échantillonnage de bruits de verre brisé très agressant, brusque en soi), rompant le silence de la salle de lecture. Une femme asiatique (Vietnamienne? Chinoise? Laotienne? Japonaise? Cambodgienne? Je ne sus le remarquer précisément, me trouvant par le fait même particulièrement ridicule de faire survivre ce cliché qui veut qu'on ne sait jamais identifier d'un regard une personne asiatique, me demandant si c'était le fait d'un racisme latent ou simplement d'une ignorance, et concluant qu'avant mon départ de la bibliothèque j'emprunterais un document sur l'ethnologie orientale – les Aïnus, peuple autochtone vivant au Japon et dans les îles de la Béringie, m'intéressent particulièrement) le gifla derrière la tête (une crisse de taloche).
Raymond Bock
Entra un homme (assez petit mais dans la moyenne, la basse moyenne, mais bon, il n’était pas nain, dirons-nous à sa décharge) à la course (et c’était une course leste et agile, puisqu’il portait des souliers de sport, et de surcroît fort élégante en raison de sa veste marron de belle coupe qui seyait parfaitement sa voussure râblée, laquelle aurait été désavantagée par une gaminet ou un col roulé ; c’eut été pire avec une couleur vive, inutile de l’ajouter), si bien qu’à l’instant j’imaginai, je ne sais pourquoi, la course de la Vierge Marie parmi la foule, implorante, leste et agile malgré la douleur, vers son fils sacrifié sur la croix. Ensuite j’imaginai la Vierge jouant au tennis avec des Stan Smith et j’en fus troublé, mais je n’eus cette vision qu’une seconde, car en se retournant pour reprendre son équilibre, l’homme à la veste marron fut coincé dans les portes par la cravate (ce qui remplaça ma vision du tennis par une réflexion à propos de combien l’histoire du monde aurait été différente si Jésus avait non pas été crucifié mais pendu – les crucifix sur les murs, partout, serait remplacés par des petites potences, les gens porteraient des pendentifs en forme de nœuds coulants, les chapelets ne seraient pas des colliers, par crainte de suicides par émulation, mais des bâtonnets encastrés de billes), déridant l’auditoire.
Une jeune fille en fut déridée plus que les autres (non qu’elle fût ridée à la base – puisqu’elle n’était âgée que de treize, quatorze ans tout au plus, pus-je en juger par le galbe de ses seins tout rondelets que mettait en valeur sa camisole Garage à 2,50$, quoique les hormones dont on surcharge le poulet de nos jours provoquent parfois prématurément la puberté chez les jeunes, c’est documenté, ce qui pourrait me faire reculer mon estimation à douze ans et demi, douze, sur la fesse – j’emploie « dérider » dans le sens de « amuser », « égayer ») et elle pouffa de rire. L’homme se fâcha. Il tenta de la sermonner mais manqua de crédibilité (autant en raison de son argumentaire – lequel tournait autour du respect minimal du prochain et de l'immoralité de se moquer du malheur des autres, argumentaire par conséquent chargé d'un larmoyant fond catholique, ce qui, en toute logique, justifie l'emploi du verbe « sermonner » dont on remarquera qu'il rappelle la parole du curé en chaire, le « sermon », et que depuis la Révolution tranquille officiellement, mais depuis bien longtemps avant dans les faits, la parole religieuse a perdu la prise qu'elle avait au Québec, alors imaginez ce qu'elle avait comme effet sur une jeune fille née en 1997 ! – que parce que sa cravate l'étouffait et qu'il geignait avec une voix de fausset) et s'enfuit dès que les portes se rouvrirent à la station Sherbrooke. La jeune fille monta le volume de son iPod (vert métallique, d'un modèle déjà vieux de quelques années, celui à roulette, vous savez, ce qui me fit soudain douter de l'âge réel de sa propriétaire, qui, si elle avait effectivement eu entre douze et quatorze ans, aurait sûrement eu en sa possession le gadget dernier cri à écran tactile qu'on peut secouer pour faire sautiller des bonshommes de jeux vidéo, étant donné la pression sociale que subissent les adolescents prompts à faire chanter leur parents qui leur achètent illico le dernier cossin condamné à disparaître en raison de l'obsolescence planifiée; une fille plus âgée, de disons, dix-sept, dix-huit ans, et donc possiblement plus raisonnable en raison de son âge, accepterait d'utiliser son même bon vieux iPod jusqu'à ce qu'il rende l'âme pour vrai) et murmura les paroles de sa chanson (ce qui me rappela qu'un jour je m'étais assis face à un jeune homme dans un wagon de métro plus calme, comme c'est drôle, quelle coïncidence! et que le volume de son baladeur était si fort que j'en reconnus la chanson, une chanson que je connais bien et dont je m'étais mis à murmurer les paroles moi aussi en me demandant si le jeune homme le remarquerait et ainsi aurait l'impression que son univers, par une intervention fantastique, prenait le pas sur celui des autres et que tous entendaient la même chose que lui) du bout de ses lèvres charnues et provocantes de candeur; vraiment, elle était jolie, cette jeune fille. Mais bon dieu, son parfum de guédaille me révulsait.
Deux heures plus tard, je revis l'homme à la cravate à la Bibliothèque nationale (laquelle n'avait pas perdu une seule lamelle de vitre dans la dernière année, une nette amélioration quant à moi, et il faut dire que depuis les incidents desdites lamelles tombées, des travaux ont été entrepris pour créer une plate-bande tout autour de l'édifice, évitant aux passants qui n'auraient pas eu la mauvaise idée de s'installer dans la plate-bande pour feuilleter leur livre de se faire défoncer par une masse de quelques centaines de kilos, comme cette pauvre jeune femme, Dieu ait son âme, qui a reçu l'an passé, alors qu'elle dînait avec son amoureux en tête-à-tête sur la terrasse d'un resto, une énorme brique s'étant détachée du mur au dessus), lisant Le monde diplomatique. Son téléphone cellulaire sonna brusquement (non qu'une sonnerie puisse sonner plus brusquement qu'une autre à proprement parler – dans la mesure où tout téléphone passe, si l'on se fie au carré sémiotique de Greimas, d'un état de non-émission à celui d'émission, ce qui ne peut placer aucun appareil au-dessus de l'autre en regard de cette fonction précise du degré zéro de l'avertissement – mais qu'il avait choisi comme timbre le début de la pièce The Runaway, de Gentle Giant, un échantillonnage de bruits de verre brisé très agressant, brusque en soi), rompant le silence de la salle de lecture. Une femme asiatique (Vietnamienne? Chinoise? Laotienne? Japonaise? Cambodgienne? Je ne sus le remarquer précisément, me trouvant par le fait même particulièrement ridicule de faire survivre ce cliché qui veut qu'on ne sait jamais identifier d'un regard une personne asiatique, me demandant si c'était le fait d'un racisme latent ou simplement d'une ignorance, et concluant qu'avant mon départ de la bibliothèque j'emprunterais un document sur l'ethnologie orientale – les Aïnus, peuple autochtone vivant au Japon et dans les îles de la Béringie, m'intéressent particulièrement) le gifla derrière la tête (une crisse de taloche).
Raymond Bock
Je me suis pissé dessus.
RépondreSupprimerTu dois VRAIMENT lire "The Mezzanine" de Nicholson Baker.
RépondreSupprimerBon sang! ce texte est merveilleux.
RépondreSupprimerOui, La mezzanine, tu m'en as déjà parlé. Je vais tchéquer ça.
RépondreSupprimerMade: t'as la merveille facile! Marci ben.
Solide, les synchises! J'adore!
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