Le prétexte

En hommage à Raymond Queneau, la blogosphère présente une version remixée des fameux EXERCICES DE STYLE. Un projet piloté par Clarence L'inspecteur, en collaboration avec du monde qu'il a déjà vu et du monde qu'il n'a jamais vu. N'importe qui peut participer et prendre en charge une version/contrainte. Il s'agit d'abord de la réclamer, de l'écrire, et de la publier sur son propre blogue. Elle se retrouvera finalement ici, avec un lien en indiquant la provenance. Pour réclamer une version, laissez un commentaire ici ou écrivez à l'adresse suivante: clarencelinspecteur@yahoo.ca

vendredi 3 juin 2011

87. MÉDICAL

Montréal se fait manger l'intérieur par le long ténia qui le traverse a longueur de journée. Il s'arrête a chaque station, comme un hoquet sans fin. Il fait une pause a Berri-Uqam quelques instants, le temps de prendre dans son wagon un homme pressé qui s'en va a un rendez-vous important a l'hôpital Notre-Dame. En plus de son costume qui lui donne un air rigolo, il porte un masque anti-projection. Il entre de justesse dans le wagon et les portes se referment malheureusement sur sa cravate, le prenant au piège. Le stress s'empare de lui et c'est malencontreux, car son syndrome de Tourette ne s'en trouve qu'exacerbé. Il lance des petits sons stridents et sa coprolalie le prend de plus belle: pute, vache, salope, connerie, va chier, putain, connasse, etc. Sa cravate en prend pour son rhume. Une jeune femme le voit et pouffe de rire: la jeune autiste tient serré son Ipod qu'elle a enfoncé sur ses oreilles. Toute intrusion sonore autre que sa musique la rend totalement insécure. Elle n'entend pas l'homme, mais le voir gesticuler et surtout voir la cravate prise dans les portes la fait bien se marrer. L'homme panique de plus belle en entendant son rire, se sentant plus vulnérable que jamais. Il sent la crise d'asthme venir et sort sa pompe. Il reprend son souffle et tente d'invectiver la jeune fille, mais s'étouffe encore. Il a non seulement aucun crédit, en plus il fait pitié. La jeune femme réalise que son Ipod est presque déchargé et va s'arrêter bientôt. Elle ne s'occupe plus du tout de l'homme, trop occupée a chantonner pour se rassurer.

Plus tard...

L'homme est maintenant rendu a la grande bibliothèque après avoir marché a partir de l'hôpital. On lui a renouvelé ses médicaments et malgré quelques petites angoisses et problèmes mineurs, tout va pour le mieux. Il a oublié l'incident arrivé plus tôt. Il s'installe tranquillement pour lire le Monde Diplomatique quand son cellulaire sonne, lui rappelant de prendre sa médication quotidienne. Une femme asiatique souffrant d'une hyperacousie et assise juste a côté de lui se lève brusquement et lui balance une claque qui, douloureusement, lui rappelle qu'il n'a toujours pas soigné cet abcès qu'il endort depuis des jours avec des analgésiques.

Ma mère était hipster

mercredi 1 juin 2011

90. ZOOLOGIQUE

Dans la jungle berriuqamienne à l’heure où les animaux débutent leur journée, l’hirondelle ne fait pas le printemps mais le castor bicolore saute du coq à l’âne. La cigale vend la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Le rat a la chair de poule, car le gigantesque serpent bleu sort de son trou noir. Le reptile se dirige vers le Mont Morency. Il longe la rivière Orange. L’écureuil brun aux pattes blanches saute sur le serpent bleu. Le rongeur veut lui aussi aller à la montagne. Sa grosse queue poilue coince sous le ventre écaillé de sa monture, de sorte que le rampement du serpent bleu projette l’écureuil dans l’eau glacée de la rivière. Le singe rit comme une hyène. L’écureuil monte sur ses grands chevaux et fustige le primate du regard. Le rongeur trempé sort de l’eau, tandis que le singe murmure qu’il a mangé du lion. Deux heures plus tard, l’écureuil lit "Le livre de la jungle", enfin sec et fier comme un pou. Brusquement, il se met à hurler. À cet instant précis une vipère asiatique passe derrière lui. Elle a d’autres chats à fouetter, mais avale tout de même le rongeur au passage. La vipère chinoise rotant l’écureuil continue à peigner la girafe qui verse des larmes de crocodile.

lundi 30 mai 2011

75. MÉTATHÈSES

Tastion Merru-Iqab, c’te jaur-lò, à l’eurhe de toinpe, un hmome renta en toucran dnas el wagon rein qu’avant qu’les torpes se morfent. Li torpait sul re dos eun vetse narrom et des lousiers tropss bnalcs, moque la Gierve Ramie. La gline onrage dérrama, rédiction Connymmorent, et en se tournerant puor déprenrre son éliquibre la crevata se trip dnas sel petros.

Sassie sur le bnac jutse à toqué, nue jeeun liffe ffoupe de rrie. L’hmome se châfe. Li tenda te la sernommer, mais sa crevata prensinoire dse torpes lui évenla tetou décilibrité. Li scenddit à Shebrooke, et la liffe évela selon don se dipo en rummurant sel plarose d’eun noute du toube des vrèles.

Duex heuser psul trad je rcoiserai l’hmome al à crevata al à Tiquelibohbè Latianone. Li silait el Ondme Plodimatique quorsle son ténélophe musquebrent néronsa. Eun mmefe asiaqueti à ce nommet cépris ssapait redière lui et lui nodda nue dorbmifale calque dnas le têta.

Sébastien Roldan

jeudi 7 avril 2011

60. ODE

Dans le métro
boulot
dodo
qui dort
qui dîne
qui a bonne mine
un homme au trot
un homme en trop
entrant, courant
entre en courant
entre deux portes
coincée sa glotte
pincé de l'aorte
tel un cloporte
tiré de la sorte
il s'humilie
on l'humilie
sans homélie
l'homme est lié
l'homme est vexé
l'homme s'est poussé:
"j'ai pas la peste"
une fille, du ruste
une fille, du raste
une fille, du reste
chante avec zest
une chanson de geste

Dans la bibli
f-i-fi
n-i-ni
cactus
fétus
motus
et bouches
cousues
goulues
têtues
j'ai la berlue 
le m'as-tu-vu
assis bancal
lit un journal
qu'est pas en joual
quand on l'appelle
tonnerre de Brel:
"fuck c'est mon cell"
une japonaise
une japonette
une japobelle
pogne la bébelle
pis le mensuel
d'un coup de truelle
lui flanque une crampe
pré-menstruelle

Clarence L'inspecteur 

lundi 4 avril 2011

59. TÉLÉGRAPHIQUE

MÉTRO BERRI 17H LIGNE ORANGE DIRECTION MONTMORENCY STOP HOMME PRESSÉ ENTRE DANS WAGON STOP CRAVATE PRISE DANS PORTE STOP FEMME RIT DE LUI STOP HOMME SE FACHE ET GESTICULE STOP STATION SUIVANTE HOMME DESCEND DU WAGON STOP FEMME ECOUTE MAINTENANT SON IPOD STOP  DEUX HEURES PLUS TARD STOP HOMME A LA BIBLIOTHEQUE STOP  FEUILLETTE UN JOURNAL STOP CELLULAIRE SONNE STOP ASIATIQUE OFFUSQUEE LE FRAPPE STOP FIN DE LA TRANSMISSION


Ma mère

dimanche 3 avril 2011

58. AUDITIF

Les tourniquets bippent et cliquètent, vomissant en petits rots la horde piétinante et babillante de passagers. La rumeur de pas et de mots s’intensifie, les étoffes se frottent, les éclats de voix sont assourdis alors qu’un soufflement de ventilateur annonce l’arrivée du métro. Les portes claquent comme le couperet de la guillotine sur le cou du condamné et déversent et ravalent leur lot de voyageurs. Un crissement froid de pantalons en matière synthétique et un claquement de semelles en caoutchouc s’approchent à toute vitesse du wagon alors que la voix désincarnée de la STM en personne ordonne de libérer les portes. L’homme se glisse entre celles-ci, lâchant malgré lui un cri d’effort pathétique. Chonk!

Soufflant comme un marathonien en fin d’épreuve, il tire sur sa cravate restée prise entre les deux portes, tel un contrebassiste jazz tentant d’atteindre le it. Une mélodie joyeuse s’élève des lèvres d’une jeune flûte traversière. L’homme grogne et vocifère de sa voix nasale contre la ricaneuse, mais il ne réussit ridiculement qu’à provoquer davantage de glougloutements chez elle. « Station Sherbrooke », déclare fièrement la STM. Bruyamment, ostentatoirement, l’homme sort en crissant des pantalons, et la petite flûte remet sur ses oreilles des écouteurs, desquels s’échappe un arrangement de guitares distortionnées, de batterie enragée et de voix lacérantes, reproduites presque silencieusement entre ses lèvres.

Cent-vingt tics d’une horloge plus tard, mes oreilles captent à nouveau le crisseur, occupé à feuilleter sonorement un journal à la béaennecul. La neuvième symphonie de Beethoven version boîte de conserve monte en crescendo de sa poche. Presque au même moment, une petite main de tailleuse chinoise fend l’air tel un sabre japonais et s’abat avec un bruit sourd derrière sa tête. Le choc de son cerveau contre sa boîte crânienne a pu être entendu à quelques centimètres à la ronde.

vendredi 1 avril 2011

57. VISUEL

Je pense aux montres molles de Dali. Le temps s'écoule comme une fuite d'eau, dans ce métro bondé. Je m'évade en regardant le grand vitrail qui surplombe les rames, avec ces grands pans colorés d'un rouge sanglant. Ses personnages m'effraient toujours un peu: ils semblent tout droit sortis d'un espace-temps futuriste et, en même temps, médiévalesque.

Le métro arrive et j'embarque dans le wagon qui s'ouvre devant moi. J'ai toujours cette image qui me revient en tête en entrant dans le métro, que Christian Mistral décrit dans un de ses romans: celle de tous ces passagers - et moi-même - enfermés dans le compartiment qui se scellerait automatiquement, aussitôt entrés, pris en otage par un artiste contemporain - qui nous laisserait crever et s'entretuer dans cette prison installée au musée pour la cause - , au nom de l'art. Je frissonne et tente d'oublier ces visions lugubres.

Les portes se ferment alors sur un homme qui, en plus d'être retardataire, est malchanceux. Sa cravate est prise dans les portes du wagon. L'image est si drôle, j'aimerais prendre une photo. Je n'ai rien pour ce faire, alors le cliché demeure simplement imprégné dans ma tête. Surtout qu'il gesticule, agitant les pans de sa veste brune aux coudes patchés - ces vieilles vestes des années 70 -, et qu'il donne des coups de pieds rageurs dans les portes, abîmant ses espadrilles blanches qui se couvrent tranquillement de stries grises. Tout le compartiment le regarde. Une demoiselle donne l'impression d'avoir vu une série de toile d'Élisabetta Fantone, car elle rit franchement. L'homme ne partage pas son avis car, la cravate toujours prise, il vocifère après celle-ci. Elle le regarde avec un air de pitié. Elle me rappelle ma tête après avoir vu les clowns pathétiques de Muriel Millard. Et sa tête à lui, me fait penser au Cri de Munch: l'homme au bord du désespoir. Heureusement, il descend à la station suivante, ce qui le libère des portes maudites et aussi des regards amusés de tous les passagers. Il fuit pratiquement, nous abandonnant tous avec une image rigolote pour égayer la journée. La jeune demoiselle, qui ressemble étrangement à cette jeune femme, la Maja vêtue, portraiturée par Goya, ne se souci déjà plus de lui et fredonne doucement, son lecteur mp3 rose fluo à la main.

2 heures plus tard, par un hasard inouï, je croise à nouveau l'homme à la cravate. Il est, tout comme moi, à la bibliothèque et feuillette la section Arts d'un journal français. Il y a des photos de toiles, de sculptures et de gens dans un vernissage. Alors que j'hésite à poursuivre ma lecture par-dessus son épaule, son cellulaire émet une sonnerie stridente qui réveillerait d'entre les morts Marat, assassiné dans son bain, une scène peinte avec tant de minutie par Jacques-Louis David. Sa voisine de lecture émet un hoquet offusqué et le foudroie du regard. Qu'il ne voit pas, puisqu'il tente d'éteindre son téléphone qui sonne de plus en plus fort. La femme, une belle étrangère aux traits polynésiens - dont Gauguin aurait certainement tiré un sensuel portrait - , se lève et le frappe sur la joue droite. Un magnifique rouge carmin apparaît alors sur son visage. Et la femme, gênée de ce brusque accès de rage, est, quant à elle, plutôt blanche coquille d'œuf. Il s'agit là d'un bien beau tableau et je quitte en catimini, emportant avec moi une série fascinante d'images collectées ça et là depuis le matin.